mardi 5 février 2019

Un écho vieux de 100 ans

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Vu du Donbass (3)

Dans les échanges culturels qui animent aussi et fort heureusement les réseaux sociaux au milieu de tristes réinformations, des selfies et et indigations égocentriques, on m'a proposé de mois ci de poster sur Facebook et chaque jour pendant une semaine la couverture d'un livre aimé. Choix difficile car des dizaines de livres se bousculent dans ma mémoire, livres féeriques, livres de connaissance, livres initiatiques, livres historiques, livres d'heroic fantasy etc...

Mais j'ai accepté avec plaisir ce défi de mon ami outre Atlantique Gaétan Bouchard, et après Xavier Grall, Antoine de Sait Exupéry, Jean Galmot, c'est au tour de Ernst Jünger d'apparaître à la surface de mon cœur où son "combat en tant qu'expérience intérieure" résonne étrangement sur le front du Donbass.


Mardi 5 février 2019

(publié sur Facebook le 5 février 2019)

Le 4ème livre que j'ai choisi pour ce défi lancé par Gaétan Bouchard est essentiel à mes yeux, tant par l'importance de son auteur que j'ai eu l'honneur de rencontrer que par sa résonance dans mon engagement actuel dans les tranchées du Donbass (même si les conflits ne sont aucunement comparables).

Il s'agit du petit livre, "Le combat comme expérience intérieure" signé Ernst Jünger, un officier-écrivain allemand qui a traversé le XXème siècle à la fois comme acteur passionné et comme observateur averti.

Il y aurait tant à dire sur cet homme hors du commun qui cumule les qualités à la fois du Soldat, du Travailleur, du Rebelle et de l'Anarque, ces piliers dont il développe la fonction et qui sont gants de la bonne santé de toute société humaine.

Si le livre "Orages d'acier" reste le plus connu des ouvrages que consacra ce jeune officier allemand des troupes d'assaut, 14 fois blessé au combat et décoré de la très rare "croix pour le Mérité", je lui préfère celui-ci, plus spirituel et métaphysique, et qui évoque cette métamorphose de l'âme pour ce "frontsoldat" rêvant encore de la chevalerie et qui, en 14-18 va vivre dans sa chair l'éruption terrifiante de la guerre moderne, mécanique et inhumaine.

Certaines images de ce front de Champagne, entrent en résonance atténuée 1 siècle plus tard sur ce front du Donbass, sans que comparaison ne soit pourtant possible, et je me suis surpris à feuilleter à nouveau ces pages et à lire le passé à l'aune du présent et à mieux comprendre le présent à l'aune du passé...

A travers ses chapitres aux titres terrifiants (Sang Horreur, Tranchée, Angoisse...) ce livre reste un hymne à la Vie, et la Paix et à ceux qui ont assez de Bravoure et d'Honneur jusqu'à se sacrifier pour elles.

Voici un extrait du chapitre "Eros"

"Dans une chambre de paysan, deux êtres étaient là couchés l'un contre l'autre sous une toile grossière, se sentaient pour de brèves heures à l'abri, aux confins de la destruction, bien protégés comme deux oisillons au creux d'un arbre, quand les forêts de la nuit se bercent au vent d'orage avec de grands craquements. Un étudiant peut-être et une jeune paysanne picarde, jetés ensemble sur le premier écueil de l'océan guerrier. Voilà qu'ils n'étaient plus que sentiment, deux cœurs brûlants répandus l'un dans l'autre au milieu d'un monde glacial. Tandis que la petite vitre tremblait au rythme martelé du front tout proche, deux lèvres effleuraient l'oreille de l'homme, s’efforçant avec insistance d'y déverser toute la mélodie du langage étranger. Minute qui pourrait bien allumer en lui quelque idée de l’âme de son pays à elle, plus claire que la sagesse des livres et de toutes les hautes écoles d'avant.Qu'est ce que l'intelligence du cerveau en regard de celle du cœur ?

Une telle nuit était expiation, rédemption, même si le matin devait exploser en feux rugissants. il y en avait un pour sûr qui marchait dans les rangs des vieux lansquenets les yeux brillants et la pas léger. Sans qu'il fut besoin de corseter son cœur de chants de bravade et de rudes saillies, il tremblait moins que les leurs sous les frissons que l'on tait. Une âme claire se tenait dans la grêle des projectiles, le souffle des baisers encore dans les cheveux. La mort arrivait en ami, le grain tombait mûr sous la coupe."

Ernst Jünger 
"Le combat comme expérience intérieure" (1934)



Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du front

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