vendredi 15 février 2019

Dans les naufrages du Monde

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Plus j'avance dans l'expérience de cette guerre du Donbass, plus je suis convaincu qu'elle exprime une authentique rébellion populaire qui s'inscrit en dehors des sentiers battus par la politique et qui correspond au réveil des peuples asservis par les pouvoirs étatiques en général et celui du libéralisme en particulier qui est l'expression paroxysmique de l'asservissement des populations au profit d'une élite qui un jour les considère comme de la chair à supermarché et le lendemain de la chair à canon, mais toujours pour engraisser ses banquiers.

Parfois les paysages de Promka m'évoquent ce naufrage de la civilisation occidentale aliénée à ce fétichisme de la marchandise pour lequel elle est disposé à commettre tous les crimes possibles y compris son propre suicide !


Vendredi 15 février 2019

Ce vendredi soir, un calme très relatif et dont on perçoit la précarité au travers d'éparses et nerveuses rafales d'armes automatiques, est revenu sur le front de Promka au Nord de Donetsk.

Hissé sur les déchirures du dernier étage éventré de "Forteruine", comme gabier dans les huniers de l'Histoire, je me laisse hypnotiser une nouvelle fois avec une admiration jamais lassée et même chargée d'émotions sans cesse renouvelées, par le naufrage de notre étoile à l'horizon du Couchant.

Et la silhouette squelettique d'un bâtiment industriel dentelé par les "orages d'acier" qui se découpe dans l’incandescence solaire tel un bateau ivre dans un océan de ruines, m'évoque dans le silence du soir cet autre naufrage de notre monde post-moderne échoué sur le récif de sa démesure, et les nacres pourpres et dorées du crépuscule de faire appareiller mes pensées pirates.

Ce monde post-moderne, semble ici dans le chaos lumineux de la guerre, dévoiler pleinement la phase terminale de ce libéralisme économique amoral et dément qui a donné tous les pouvoirs à une bourgeoisie criminelle hors sol, ignare, et obsédée par un profit illimité vidé de toute forme d'éthique et d'esthétique (si ce n'est celles du chaos organisée par elle).

Et dans ce naufrage de son apogée, la folie des échanges autarciques et autistes de l'argent a aliéné autant le rêve que le génie humain mais aussi asservit la mère Nature au totalitarisme sécularisé d'une pensée unique anthropocentriste.

Désormais c'est le pouvoir amoral d'une économie politique urbaine sans foi ni loi qui soumet tout le vivant à sa nouvelle religion du progrès. Et la pensée unique qui en est le garde chiourme s'attache à détruire tous les socles communautaires et corps sociaux intermédiaires pour mieux imposer la dictature de la marchandise universaliste et liquide.

Et dans ce chaos, organisé à seule fin d'asservir au dieu Mammon un Homme individualisé et crétinisé par la propagande du spectaculaire marchand, la nouvelle guerre sainte que mène la ploutocratie occidentale contre les peuples est devenue l'eucharistie sanglante de sa messe mondiale.

Aujourd'hui, les hommes hypnotisés par l'imposture du mirage de la marchandise ont du mal à retrouver ce "sens commun" naturel qui fondait, avant que ne soit séparées, par la parole des sédentaires, la pensée de l'action. La réalité communautarienne est devenue le paradis perdu des identités humaines qui vivaient avant les dominations libérées de l'argent dans une Nature avec laquelle ils n'étaient les esclaves que de leurs libertés.

Mais la révolution de l'agriculture a libéré cette tentation de la démesure que l'Homme, enivré par sa conscience, a mis au service du plus vil des sentiments: la cupidité qui en s'alliant à cette "volonté de puissance" nous conduit jusque dans les ruines microcosmiques de ce Promka brûlant dans la fin d'un cycle solaire....

Le soleil a maintenant disparu à l'horizon laissant comme un écho nacré des écharpes mordorées dans un ciel froid et vide.

Plus j'avance dans cette vie et ce chaos ambiant et plus je fais confiance à ma sensibilité anarchiste, restée fidèle au milieu de mes désillusions politiques où j'observe que les idéologies modernes religieuses politiques etc. ne servent finalement, sous des verbiages humanistes, qu'à mieux servir les intérêts égocentriques des princes et des clercs en asservissant les consciences communes et les corps individuels de peuples usés et abusés.

Car ce mondialisme fanatique et protéiforme (politique, économique, culturel, sociétal, ethnique...) qui est la phase terminale d'une schizophrénie bourgeoise suicidaire a su inventer l'imposture la plus subtile qui consiste à nous faire croire qu'existent réellement en face de sa "théologie politique" des oppositions, comme par exemple celle d'une gauche déclarée ou d'un antimondialisme revendiqué qui se dressent contre sa dictature débridée la marchandise. "Comediante ! Tragediante !"... tout ceci n'est que le jeu théâtral d'une société du spectacle qui afin de diviser pour mieux régner, utilise comme des arcs boutant idéologiques des oppositions arificielles et contrôlées que pour mieux élever le temple de la marchandisation du Monde.

Et pour revenir à ce Donbass, par lequel j'ai choisi de m'immerger dans le chaos global, il est, selon moi, à la fois symptomatique du naufrage des illusions modernes et de la renaissance des espérances humaines.

En effet, la révolution qui s'est produite ici en 2014 est bien aux antipodes du simulacre du Maïdan car elle est à la fois, populaire, spontanée et apolitique (au sens idéologique et non pré-socratique du terme) et représente la résurgence naturelle d'un "sens commun" non moins naturel porté par une conscience communautaire (et non communautariste) préservée par une Histoire, une Tradition et une Liberté souveraine.

La preuve que cette rébellion (au sens jüngerien du terme) du Donbass est bien une "révolution conservatrice" authentique est que ses initiateurs et animateurs sont des volontaires issus de milieux politiques très divers et souvent opposés (bolchéviques, nationalistes, socialistes, monarchistes, anarchistes, "poutinistes", etc.), et qui ont engagé ici, de Donetsk à Lugansk et par delà l'horizon artificiel des idéologies surfaites l'authentique combat de la "dignité" des peuples contre l'inhumanité d'un monde marchandisé.

Et plus loin encore qu'une réaction anti-Maidan contre l'hégémonie occidentale et sa russophobie atlantiste, le Donbass exprime en 2014, dans sa dynamique populaire une authentique rébellion libertaire contre le principe de absolutisme du politique dans la libération du Politis et cette émancipation populaire va même faire frémir le Kremlin qui pourtant partage avec elle la même résistance antimondialiste.
Moscou en effet, depuis les accords de Minsk de septembre 2014 à la désignation de Pushilin (qui en été avant le représentant local) comme nouveau président de la RPD, n'a eu de cesse que de brider la création dans le Donbass d'une vraie République, populaire, libre et souveraine. Et dans un numéro d'équilibriste dont seul il a le culot, Poutine va s'empresser, tout en protégeant les populations pro-russes de Donetsk et Lugansk, de leur rogner les ailes en posant un collier sur ce séparatisme démocratique régional légitime mais qui risquait aussi de démythifier le nouveau jeu des princes sur le grand échiquier de leur hypocrisie partagée auquel il participe bon gré mal gré.

Avant que la convergence idéologique des pouvoirs ne naufragent dans l'imposture esclavagiste de la marchandise et la droite (via le libéralisme économique), et la gauche (via le libéralisme sociétal), les théoriciens pré-dreyfusard du socialisme originel prônaient l'autonomie apolitique de la classe ouvrière, et à travers elle de l'humanité. 
Rousseau, Egel, Marx, Leroux, Proudhon et bien d'autres jusqu'à Orwell, Pasolini, Michea ou de Benoist par exemple (et que les larbins de la pensée unique cherchent psychotiquement à étiqueter) nous rappellent la souveraineté légitime de cette "décence commune" consubstantielle aux communautés naturelles

Ce "sens commun" dont la Commune de Paris sera l'un des réveils les plus marquants depuis les révoltes paysannes, en s'articulant autour de la liberté de "donner, recevoir et rendre" (Mauss), est la seule morale authentique sincèrement populaire. Édifiée par les traditions d'avant l'apparition des pouvoirs sédentaires artificiels et mensongers cette morale communautarienne qui est un art de vivre naturel est le seul cadre où peuvent être protégées les libertés humaines contre les idéologies de pouvoir qui cherchent à contrôler les consciences et soumettre les corps via des totalitarismes politiques, militaires, économiques ou simplement médiatiques.

Voilà ce que représente pour moi le soleil de cette rébellion du Donbass : un combat pour la vraie Liberté qui, à l'image de ce couchant flamboyant va peut-être disparaître aussi des horizons humains éphémères de l'Histoire mais qui inéluctablement réapparaîtra invaincu sur les matins de leurs espérances, éternellement vivantes dans les coeurs restés libres.

Erwan Castel


Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du front

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