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mercredi 12 octobre 2022

Le courage et le choc

Le 8 juin dernier j'avais publié, dans un nouvel article titré "Le courage et le choc", des réflexions illustrées tentant de vous rapprocher de l'intensité héroïque des combats se déroulant sur ce front russo-ukrainen rassemblant dans un même chaudron la guerre des tranchées de 14-18, la guerre des blindés de 39-45 et cette guerre technologique en train de naître à l'aube de notre XXIème siècle.

Mais, sous les drones et derrière les missiles guidés, dans les chars surpuissants et devant les feux infernaux de l'artillerie se tiennent toujours des Hommes luttant au delà de leurs forces mentales et physiques dans les tempêtes de leurs ennemis et de leurs peurs. C'est à ces êtres humains souvent anonymes jusqu'à disparaître dans la boue ensanglantée des batailles que les dieux confient la destinée des peuples jetés dans les tourments de l'Histoire.

Il y a sans nul doute de chaque côté du front, comme dans toutes les guerre où s'affrontent les volontés humaines au delà de leurs limites, des actes de bravoure de même intensité et qui méritent le respect même auprès de l'adversaire; mais souffrez qu'ici je ne montre que des actes héroïques réalisés par mes frères d'armes, car trop souvent méconnus quand ils ne sont pas dénigrés voire insultés par une propagande manichéiste occidentale abjecte.

Voici quelques exemples récents des actes de bravoure quotidiens animant les combats en cours émaillés d'extraits de "La guerre comme expérience intérieure" cette œuvre essentielle d'Ernst Jünger pour comprendre l'âme du soldat:


Un assaut de l'infanterie mécanisée 

"Le vent sifflait plus libre par dessus les champs bouleversés, la marche s'accélérait, car la sombre menace prenait forme."

Dans cette première vidéo réalisée par un drone d'observation d'appui, on peut observer un assaut sur des positions fortifiées ukrainiennes situées près du village de Spornoe, entre Artemovsk et Lisichansk, sur le front Nord de la République Populaire de Donetsk. Cet assaut audacieux qui a été mené par des unités de la 4ème brigade de la République Populaire de Lougansk et des forces spéciales tchéchènes Akhmat a permis de briser les défenses ennemie sur plus d'1 kilomètre de profondeur jusqu'à une route que devait emprunter une attaque ukro-atlantiste vers Lisichantsk.

Source de la vidéo : You Tube 
Reportage d'Alexandre Utebaev
(Pour une traduction automatique 
regardez via le lien YT ci dessus)

A l'issue d'un assaut blindé mené sous le feu de l'ennemi, les groupes d'assaut sautent des véhicules pour mener sur les derniers 200 mètres la charge folle qui les ménera jusqu'aux parapets des tranchées ennemies. Alors s'engagent des combats à bout portant au milieu des grenades qui explosent. Un tir réussi d'un lance roquette antichar (2'21") réussit à casser la défense d'un bunker, ce qui permet aux groupes d'assaut de pénétrer dans le dispositif ennemi.

Un duel de char hollywoodien

"Seul alors comptait l'instant, la Mort faisait tapisserie comme un laquais que personne ne remarque."

Ici on assiste à un duel de chars impressionnant entre un T80 BV russe qui s'oppose à l'attaque d'un T72 BV ukrainien dans un décor dantesque de champ crevassé et de bois brulé par l'artillerie.


Un sauvetage héroïque

"Bravoure est la mise en jeu de sa propre personne jusqu'aux conséquences d'acier, l'élan de l'idée contre la matière, sans égard à ce qui peut s'ensuivre."

Cette troisième vidéo montre un véhicule de combat d'infanterie de la République Populaire de Donetsk se précipiter sous le feu ennemi pour récupérer l'équipage d'un autre BMP1 touché et immobilisé par un tir antichar au milieu d'un découvert. Tout en ripostant avec ses armes de bord (canon de 73mm et mitrailleuse coaxiale PKT de 7.62mm) le blindé fonce récupérer ses camarades puis,malgré un tir de missile antichar ennemi (probablement "Javelin" ou "Nlaw" vu l'impact vertical) le blindé réussit à rejoindre ses lignes tout en continuant le combat ! 


Le courage et le choc

"Lorsqu'ils émergeaient de ces marges broyées au pilon pour lancer leurs ombres grises à travers les boyaux sans fin, ils ressentaient une délivrance, la fin d'une lourde oppression."

Je ne peux m'empêcher de republier ici la vidéo terrible de cet assaut mené en mai 2022 par une unité de reconnaissance du 1er bataillon de la 4ème Brigade de la République Populaire de Lougansk sur des tranchées ukrainiennes dans le secteur de Popasnaya. On y voit un groupe d'assaut conquérir pas à pas, au fusil d'assaut et à la grenade une tranchée ennemie.

Une scène semblant surgir du passé des tranchées de Verdun, sous le regard d'un drone du futur....

Lorsque j'écoute tous ces lâches propagandistes de salon commentant égotiquement ce conflit comme des présentateurs de football mythomanes autant hystériques et malhonnêtes, je ne peux m'empêcher de penser aux enfants pleurant dans les caves bombardées, aux femmes attendant le retour du soldat ou à ces héros anonymes ensevelis sous leur terre sacrée. La guerre qui fait rage ici depuis 8 ans n'est pas une série télévisée comme certais semblent le croire, mais un nouvel orage de l'Histoire emportant, comme des fétus de paille dans un cyclone démesuré, les hommes et les femmes authentiques et dont nul mot ne pourra décrire leur courage et leur humilité. 

La guerre reste une tragédie humaine, mais qui met aussi à nue l'âme humaine... si seulement elle pouvait être enfin cet athanor transmutant la folie humaine en sagesse et bon sens commun !

Erwan Castel 

samedi 10 août 2019

Rébellion !


Souvent je suis entre rire, colère et pitié lorsque j'observe des réactionnaires prôner la restauration de paradigmes communautaro-centrés qu'ils soient politiques, religieux, ou ethniques pour se défendre contre l'effondrement civilisationnel.

Si ces Tartuffe et Torquemada du passé prenaient un minimum de distance verticale avec leurs idéologies artificielles, ils verraient dans le plus lointain de l'Histoire des idées que leurs références dogmatiques qu'elles soient universalistes ou autarciques sont justement les génitrices du système esclavagiste qui nous suicide aujourd'hui.

Car le virus mortel des âmes et des corps est cette pensée unique intolérante et hégémonique qui depuis environ 6000 ans se diversifie et se métamorphose de système religieux en système économique puis culturel, politique etc...

Nouveau prophète, nouvelle monnaie, nouveau média, nouvelle politique, nouveau réseau social, nouvelle mode, nouveau livre, nouvelle guerre....

Tous ces mirages du passé ou du futur ne sont souvent et malheureusement que d'autres déclinaisons de cette pensée unique diversifiée qui pour survivre et faire tourner en rond dans ses enclos les esclaves spécialisés invente ses propres diables pour perdre les derniers Hommes libres dans de faux combats communautaristes.

La seule voie de libération n'est pas dans des oppositions politiques, religieuses, ethniques, ou culturelles qui sont aussi infectées par le virus de la pensée unique, mais dans une vraie rébellion radicale afin de retrouver l'essence même des identités humaines débarassées de leurs servitudes multiples.

C'est un combat éternel dont nous ne verrons jamais les lauriers, mais peu importe car le plus important est de rester debout pour saluer chaque matin ce soleil invaincu éclairant nos libertés perdues...

Erwan Castel

« Soudain j'ai tout compris. Je vivais en prison depuis ma naissance. On m'avait retiré tout ce que mes ancêtres avaient mis des milliers d'années à construire et on m'avait donnés quelques hochets à la place : du confort, quelques années de plus à vivre (en me faisant chier), des DVD, une carte d'électeur trafiquée. On m'avait dressé comme les clébards du lieutenant. Dressé à aller travailler pour les autres tous les matins. Dressé à voter pour des parasites qui vivraient sur mes impôts. Dressé à accepter d’être fiché de tous les cotés. Dressé à désirer ce que l'on attendait de moi. Dressé à accepter l'idée de finir en maison de retraite. Dressé à ne plus rien contrôler de ma vie. Dressé ! La voilà, la civilisation ! Après l'ivresse, j'avais une solide gueule de bois. Il fallait s'échapper, tout brûler, tout casser… »

Olivier Maulin, Gueule de bois

(Extrait via le groupe FB "Païen païenne")

mardi 5 février 2019

Un écho vieux de 100 ans

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Dans les échanges culturels qui animent aussi et fort heureusement les réseaux sociaux au milieu de tristes réinformations, des selfies et et indigations égocentriques, on m'a proposé de mois ci de poster sur Facebook et chaque jour pendant une semaine la couverture d'un livre aimé. Choix difficile car des dizaines de livres se bousculent dans ma mémoire, livres féeriques, livres de connaissance, livres initiatiques, livres historiques, livres d'heroic fantasy etc...

Mais j'ai accepté avec plaisir ce défi de mon ami outre Atlantique Gaétan Bouchard, et après Xavier Grall, Antoine de Sait Exupéry, Jean Galmot, c'est au tour de Ernst Jünger d'apparaître à la surface de mon cœur où son "combat en tant qu'expérience intérieure" résonne étrangement sur le front du Donbass.


Mardi 5 février 2019

(publié sur Facebook le 5 février 2019)

Le 4ème livre que j'ai choisi pour ce défi lancé par Gaétan Bouchard est essentiel à mes yeux, tant par l'importance de son auteur que j'ai eu l'honneur de rencontrer que par sa résonance dans mon engagement actuel dans les tranchées du Donbass (même si les conflits ne sont aucunement comparables).

Il s'agit du petit livre, "Le combat comme expérience intérieure" signé Ernst Jünger, un officier-écrivain allemand qui a traversé le XXème siècle à la fois comme acteur passionné et comme observateur averti.

Il y aurait tant à dire sur cet homme hors du commun qui cumule les qualités à la fois du Soldat, du Travailleur, du Rebelle et de l'Anarque, ces piliers dont il développe la fonction et qui sont gants de la bonne santé de toute société humaine.

Si le livre "Orages d'acier" reste le plus connu des ouvrages que consacra ce jeune officier allemand des troupes d'assaut, 14 fois blessé au combat et décoré de la très rare "croix pour le Mérité", je lui préfère celui-ci, plus spirituel et métaphysique, et qui évoque cette métamorphose de l'âme pour ce "frontsoldat" rêvant encore de la chevalerie et qui, en 14-18 va vivre dans sa chair l'éruption terrifiante de la guerre moderne, mécanique et inhumaine.

Certaines images de ce front de Champagne, entrent en résonance atténuée 1 siècle plus tard sur ce front du Donbass, sans que comparaison ne soit pourtant possible, et je me suis surpris à feuilleter à nouveau ces pages et à lire le passé à l'aune du présent et à mieux comprendre le présent à l'aune du passé...

A travers ses chapitres aux titres terrifiants (Sang Horreur, Tranchée, Angoisse...) ce livre reste un hymne à la Vie, et la Paix et à ceux qui ont assez de Bravoure et d'Honneur jusqu'à se sacrifier pour elles.

Voici un extrait du chapitre "Eros"

"Dans une chambre de paysan, deux êtres étaient là couchés l'un contre l'autre sous une toile grossière, se sentaient pour de brèves heures à l'abri, aux confins de la destruction, bien protégés comme deux oisillons au creux d'un arbre, quand les forêts de la nuit se bercent au vent d'orage avec de grands craquements. Un étudiant peut-être et une jeune paysanne picarde, jetés ensemble sur le premier écueil de l'océan guerrier. Voilà qu'ils n'étaient plus que sentiment, deux cœurs brûlants répandus l'un dans l'autre au milieu d'un monde glacial. Tandis que la petite vitre tremblait au rythme martelé du front tout proche, deux lèvres effleuraient l'oreille de l'homme, s’efforçant avec insistance d'y déverser toute la mélodie du langage étranger. Minute qui pourrait bien allumer en lui quelque idée de l’âme de son pays à elle, plus claire que la sagesse des livres et de toutes les hautes écoles d'avant.Qu'est ce que l'intelligence du cerveau en regard de celle du cœur ?

Une telle nuit était expiation, rédemption, même si le matin devait exploser en feux rugissants. il y en avait un pour sûr qui marchait dans les rangs des vieux lansquenets les yeux brillants et la pas léger. Sans qu'il fut besoin de corseter son cœur de chants de bravade et de rudes saillies, il tremblait moins que les leurs sous les frissons que l'on tait. Une âme claire se tenait dans la grêle des projectiles, le souffle des baisers encore dans les cheveux. La mort arrivait en ami, le grain tombait mûr sous la coupe."

Ernst Jünger 
"Le combat comme expérience intérieure" (1934)



Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du front

mercredi 26 décembre 2018

La discipline de l'attente

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Bien sûr la guerre du Donbass n'a rien à voir en intensité et conséquences dramatiques avec la 'Grande boucherie" de 14-18 qui reste à ce jour dans nombre de mémoires européennes "la Grande Guerre". Mais pourtant, lorsque je pense aux récits et témoignages des anciens, les mots écrits ou prononcés à cœur ouvert et qui ont émaillés ma jeunesse, résonnent aujourd'hui différemment, et leurs échos prennent chair autour de moi dans l'obscur silence des tranchées de Promka.

Ainsi de Ernst Jungër, cet officier-écrivain que j'ai eu l'immense honneur de rencontrer, et qui incarne l'image du soldat qui lutte dans ce monde moderne dans des guerres monstrueuses mais aussi pour conserver à sa fonction toute cette noblesse de cœur qui l’empêche de sombrer dans l'inhumaine folie des "orages d'acier".

Or ce vétéran des troupes d'assaut, 14 fois blessé pendant la 1ère guerre Mondiale et décoré de la "Médaille pour le mérite" la plus haute distinction militaire allemande a écrit dans "Le combat comme expérience intérieure" : "Bien pire que les heures fugaces d'ouvertes batailles rangées était cette alerte éternelle, la position du chasseur à l'affût, tension de tous les sens, attente du choc meurtrier, tandis que semaines et mois se perdaient comme bus par la terre".

Et sur ce front du Donbass figé dans une guerre de postions ou les escarmouches enchaînent aux alertes ce ressenti de l'Ancien résonne encore de tranchée en casemate, de poste d'observation en entonnoir d'obus.


Mercredi 26 décembre 2018

Un vent froid et nerveux s'est levé au milieu de la nuit déambulant comme un aveugle au milieu des décombres silencieux et des tranchées glacées.

Je retourne à mon poste au milieu des décombres qui hérissent le périmètre de "Forteruine", dans un silence glacé où le guetteur doit lutter plus contre l'ennui que la fatigue et encore moins l'ennemi. En effet, à part les tirs réguliers des snipers et des armes d'appui de premier échelon embossées dans le secret de casemates lointaines, l'ennemi ne se risque plus depuis longtemps au milieu de cette zone grise qu'il a finit de conquérir jusqu'à arriver au contact de nos postes avancés.

Et tandis que par le réticule d'un périscope de tranchée j'use de mon regard le champ silencieux des casemates ennemies, je me souviens des réflexions des anciens sur la difficulté de l'attente au front, pourtant principale activité des guerres de positions et dont les évocations sont aux antipodes des histoires de jeunesse chantant les chevaliers et hussards soulevant dans leur charge de feu une terre assoiffée de leur bravoure et de leur sang.

Avant le Donbass je n'avais connu d'attentes tendues que celles passées sur les tarmaks,  "au cul de l'avion" ou de l'hélico où nous nous rassemblions avant une opération aéroportée, ployant sous les sacs à parachutes, gaines à matériel et armements divers qui nous donnaient des silhouettes de pachydermes titubant. Ici, dans les tranchées de Promka l'attente est toute autre: silencieuse et figée mais sous la menace réelle d'une épée de Damoclès dont la pointe n'est qu'à 100 mètres de nous et dont le fil peut rompre à tout moment.

Émergeant d'un océan tourmenté de neiges, les positions ennemies, dont les premières ne sont qu'à 100 mètres des nôtres, nous observent elles aussi ,silencieuses et menaçantes.
L'attente est en effet une torture lente à côté de la souffrance brève du combat. Le corps y est différemment sollicité et sa fatigue y est différente, plus sensorielle et nerveuse mais qui finalement éreinte également les carcasses au bout des litanies de gardes de jour et de nuit qui jamais ne cessent pendant les longues rotations en 1ère ligne.

La nuit particulièrement est un moment où les sens sont en alerte maximale exacerbés par la potentialité d'une infiltration ennemie et le silence pesant de la nuit, qui transforme le discret saut du chat sur la souris en coup de tonnerre.

Cette année les unités qui tiennent des positions voisines des nôtres ont payé le prix fort de ces opération "DRG" ukrops qui tentent parfois de se glisser jusqu'à nos tranchées à la faveur de la nuit. En un an  8 morts et plusieurs blessés à seulement quelques centaines de mètres de "Forteruine". 

Cela aide à rester attentif !

Car ces morts du passé et ceux du présent nous accompagnent aussi dans ces longs moments de solitude, quand, accroché à l'angle d'une meurtrière ou sur l'ourlet d'une tranchée on écoute l'inconnu, essayant de discerner l'ennemi au milieu des tôles gémissantes sous le vent, du rat grignotant le bois vermoulu d'une poutre arrachée, de la goutte d'eau tombant sempiternellement sur une boite de conserve jetée atour du bastion.
Dans ce décor sonore survient alors ce qui suspend un instant la respiration, décuple l'attention et fait oublier la lourdeur des paupières affamées de sommeil.


Ici c'est  une grenade à fusil qui vient d'être percutée comme , alors on compte les secondes qui sépare ce bruit de capsule de bière qui saute ce l'explosion pour savoir la distance et l'objectif de cet ennemi invisible dont on a déjà estimé la direction. Parfois le grenade autopropulsée vent rajouter en éclatant au chaos qui règne dans les étages effondrés de notre position ou résonne lourdement en explosant contre un de nos murs. Là, c'est un chien errant qui bouscule quelques conserves dans sa pitoyable quête de nourriture et de réconfort, perdu au milieu de l'hiver et de la folie des hommes. Et toujours ces balles qui régulièrement tissent au dessus des têtes cette toile d'araignée qui cherche à capturer dans ces rets d'acier les pauvres insectes que nous sommes, rampants à la surface d'un sol mille fois retourné par l'acier des pelles et des obus.

Parfois le vent nous apporte une odeur de feu de bois, les sons criards et inaudibles d'une radio, voire même des éclats de voix s'échappant des positions républicaines mais aussi ukrainiennes dont les plus proches sont à peine à 100 mètres de "Forteruine". Et cette intimité avec l'ennemi est surtout audible quand sur le tapis blanc de l'hiver les sons roulent comme sur un billard.

Mais le pire dans cette attente sont peut-être ces moments de silence total où tout (et surtout le pire) semble pouvoir survenir brutalement pour le rompre dans le fracas d'un assaut ou celui d'un bombardement tout à fois inopiné dans le moment et attendu dans le mental. 

Et lorsque le corps s'allonge enfin sur le matelas miteux que la relève vient de libérer, les sens restent malgré soi toujours en alerte réveillant encore et encore les corps entassés dans le profondeur de la position et qui ne cessent de se tourner et se retourner, agités par les bruits extérieurs et les rêves intérieurs.


Je n'oserai dire "courage" pour tenter d'expliquer comment supporter ces interminables heures d'attente sur les premières lignes de cet étrange remake du "Désert des tartares" de Buzatti, mais en tous cas, après 4 années de guerre figée, cette épreuve exige de la part du soldat une discipline exceptionnelle, et que certains parmi ceux qui transigent avec elle paient parfois de leur vie par une gorge tranchée au couteau ou un corps déchiqueté à la grenade au milieu de la nuit.

06h00, une gerbe de traçantes traverse la ridicule zone grise qui nous sépare des avants postes ukrainiens. Le vent s'est calmé mais pas l'attention des sentinelles qui tiennent à le faire savoir "à ceux d'en face" par ces tirs dissuasifs réciproques...


Erwan Castel

Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du front

samedi 22 septembre 2018

Le combat est Liberté !


Aujourd'hui, le théâtre de la marchandise a tout perverti, y compris parfois ceux qui prétendent le dénoncer.

Hypocrisie, calculs, magouilles et double langage qui sont d'abord l'apanage de la bourgeoisie amorale et cupide envahissent désormais les domaines économiques, politiques, sociaux, culturels, intellectuels les plus divers et opposés.

Jusque dans les divertissements les plus futiles, la trahison au profit de la médiocrité a remplacé la compétition qui était au service de l'excellence.

Malgré la réalité de ce chaos cyclique d'un monde post moderne suicidé par sa propre démesure, il existe encore des soldats, des ouvriers, des anarques et des rebelles qui sont les gardiens des valeurs humaines et l'incarnation du combat pour la Liberté.

Ces hommes et ces femmes restent purs dans leurs cœurs car même s'il est vital à leurs yeux, le triomphe final a moins de valeur que le combat mené pour lui.

Et la victoire commence au premier matin lorsqu'on boucle son sac à dos jusqu'au dernier soir quand on réintègre son arme... et quelle que soit l'issue des batailles.

Car le combat pour les libertés est devenu aujourd'hui la Liberté

Erwan Castel

“Le combat est toujours quelque chose de saint, un jugement divin entre deux idées. 
Défendre notre cause le plus vigoureusement possible est conforme à la nature. 
Notre suprême raison d'être est donc de lutter. 
On ne possède vraiment que ce que l'on acquiert en combattant.”

Ernst Jünger

mercredi 18 avril 2018

La Nature comme socle

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Le retour du printemps au milieu des datchas bombardées de la zone de Promka, entre Yasinovataya et Avdeevka, au Nord de Donetsk.

« Quand le monde nous semble vaciller sur ses bases,
 un regard jeté sur une fleur peut rétablir l'ordre. »

(Ernst Jünger, La Cabane dans la vigne)


Mercredi 18 avril 2018

Sur le front du Donbass, au Nord de Donetsk les ombres qui se battent au milieu des ruines peuvent observer la force de cette Nature qui survit dans un monde dévasté par la haine des Hommes.

Malgré et même pendant les bombardements et les combats, les oiseaux chantent le retour du printemps, renards et faisans renouvellent le cycle immuable de la vie et la flore redonne des couleurs au morne paysage dévasté.

Par sa puissance, sa beauté et sa générosité, cette Nature divine offre aux Hommes naufragés d'eux mêmes et guettés par la folie, l'espérance de retrouver un jour cette sagesse perdue dans les égouts de la vanité humaine.

Erwan Castel

Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du Front

mardi 17 avril 2018

La nuit féconde

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Sentinelle aux aguets dans "forteruine", une position républicaine accrochée entre Yasinovataya et Avdeevka au Nord de Donetsk.
Des pensées nocturnes me rappellent celles d'un officier écrivain que j'ai eu l'immense honneur de rencontrer au début des années 80 et qui, avec d'autres penseurs libres, devait orienter à jamais mon regard sur le monde.

« Où sont les cloîtres sacrés où l’âme a conquis, durant ses minuits triomphants, le trésor de la grâce ? Les colonnes des solitaires, monuments d’une société plus parfaite ?

Où pourrions-nous trouver encore la certitude que les pensées et les sentiments ne périssent point, et qu’il existe comme un second registre caché où toute dépense reparaît, dans un lieu très éloigné, sous la forme d’une recette ?

Le seul souvenir qui puisse me rassurer me vient d’instants de la guerre où soudain la flamme d’une explosion arrachait aux ténèbres la silhouette isolée d’un poste qui, l’esprit le savait, était là depuis longtemps.

Durant ces nombreuses et terribles gardes de nuit, un trésor fut amassé qui ne sera consumé que très tard »

Ernst Junger, Le Cœur aventureux


Mardi 17 avril 2018

Sur le front, les gardes s'enchaînent aux missions et corvées, à peine ponctuées par de courts moments de repos légers, que les bruits de guerre présents ou attendus viennent perturber.

Pendant les postes de nuit, si les sens sont concentrés à l'entour sur cette obscurité et ce silence que la flamme d'un canon ou des pas intrusifs ennemis peuvent déchirer, en revanche il arrive souvent que les pensées de la sentinelle vagabondent vers des horizons lointains...

Ainsi, les absences aimées du cœur autant que les bruits haïs du Monde viennent s'inviter dans les pensées du soldat isolé dans la nuit, repoussant au loin sa fatigue et même donnant un sens renforcé à sa mission.

Ce soir, alors que les tirs ukrainiens continuent de marquer une nouvelle escalade sur le front du Donbass je songe, désespéré par ses récents bombardements sur la Syrie, à cette Europe occidentale, malade de ses dirigeants et cette impuissance des peuples à enrayer le chaos subi.

Et dans cette fin d'un monde, le Donbass apparaît plus que jamais comme un récif au milieu de la tempête. 
Devant lui, un monstre agonisant se débat engloutissant crise après crise l'héritage européen. Derrière lui, un empire eurasiatique qui résiste tant bien que mal aux assauts répétés du mondialisme vampirique.

Mon engagement ici est à la fois personnel et européen. J'ai mis au bout d'un fusil cet amour pour les peuples premiers en général et en particulier ceux qui, de l'Atlantique à l'Oural, sont les forgerons et les gardiens de cette Tradition native de notre civilisation européenne.

“La tradition est un choix, un murmure des temps anciens et du futur. Elle me dit qui je suis. Elle me dit que je suis ... parce qu'on se doit d'abord à soi-même.” (Dominique Venner)

Or, cette civilisation européenne a été trahie au cours des siècles par des impostures de pensées uniques esclavagistes servant, par le biais de clercs et de princes affidés, la dictature colonialiste d'une marchandise criminelle.

Le fric, en devenant la référence suprême a tout saccagé, de la fondation des nations jusqu'aux relations sociétales entre les individus.

A l'exemple héroïque du Donbass, les peuples doivent se soulever contre les dictateurs de la marchandise qui les envoient à l'abattoir pour sauver leurs banques. 
Et il ne s'agit pas de préserver ces États nations hors sol qui depuis 2000 ans ont ouvert les portes des cités et de la pensée européenne au chaos universaliste. Il ne s'agit pas non plus de sauver ces communautarismes ethniques ou religieux agités par des nationalismes paniqués dont la seule bouée percée est la haine de l'autre.

Il s'agit de sauver la Tradition européenne par des actes désintéressés et des pensées amoureuses qui la protégeront comme graine en hiver de l'effondrement de ce monde... en attendant le retour du printemps.

Sur le mur d'un couloir, une rafale ukrainienne énervée et impuissante vient ponctuer ma pensée et me fait sourire.

Comne en Syrie, le peuple du Donbass, en résistant depuis 4 ans à l'agression atlantiste a sauvé son héritage identitaire, expulsé les oligarques mondialistes et reconquis ses lettres de noblesse.

En effet contre toute attente, le Donbass en guerre a réussi, avec une aide retenue de la Russie, à fonder une vraie république populaire, à dimension sociale et humaine et redonner son âme à une patrie charnelle européenne.

Que plus de 20 000 volontaires de différents pays, après 4 années de guerre continuent à défendre jour après nuit, cette République Populaire de Donetsk (alors que Kiev doit avoir recours à des mobilisations pour la bombarder) prouvent que le rêve d'une Europe des peuples est possible et que son cœur a recommencé à battre entre Donetsk et Lugansk !

Erwan Castel

Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du Front

lundi 16 avril 2018

La foi du combattant

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" Ne pas se laisser ébranler, sourire jusqu'au bout, et quand le sourire ne serait qu'un masque devant soi-même : cela n'est pas rien. L'homme ne peut pas faire plus que de mourir en se dépassant. Et même les dieux Immortels en sont jaloux malgré eux. "

Ernst Jünger, La guerre comme expérience intérieure.



Lundi 16 avril 2018

Depuis quelques temps nous recevons régulièrement la visite de notre Commandant d'unité "Snak" et même de "Mamaï" le chef de bataillon, venant inspecter les positions tenues par la brigade Piatnashka sur ce front particulièrement sensible de Promka.

"Snak" est un homme du Donbass qui est sorti des mines de charbon en 2014 pour défendre sa terre et sa famille agressées par une "Opération Spéciale Antiterroriste" vomie par le coup d'Etat russophobe du Maïdan. 
Grièvement blessé et mutilé lors des combats, il reprend aussitôt le chemin du front et du devoir, et commande aujourd'hui la compagnie déployée sur le front au Nord de Donetsk entre Yasinovataya et Avdeevka et au contact direct des avants postes ukrainiens situés à 100 mètres en moyenne de nos positions

"Snak" est ainsi venu hier contrôler les tranchées, donnant consignes et recommandations, s'enquérant à l'occasion du moral des hommes et n'hésitant pas à se joindre à nous pour faire danser les pelles et les pioches dans la terre noire du Donbass.

La force de l'exemple et du sourire

Erwan Castel

Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du Front

samedi 6 janvier 2018

Le recours aux forêts


" Nous devons protéger la forêt, non pas simplement pour que le poêle ne devienne pas froid en hiver, mais pour que le pouls du peuple continue à battre dans une joyeuse chaleur vitale, pour que l'Europe reste européenne "

Wilhelm Heinrich Riehl

vendredi 24 novembre 2017

La guerre, une chrysalide de l'Homme

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"Shartior", un jeune "sorti de la mine" pour défendre son Donbass natal,
au repos après un combat mené aux murailles de notre "forteruine"

La guerre cette pire activité humaine mais qui aussi, par la mise à nu de l'âme humaine qui s'y trouve comme un fétu de paille dans une tempête, se révèle une grande initiatrice pour ceux qui dansent avec la Mort sans perdre la raison ou la vie !



Vendredi 24 novembre 2017

La soirée est calme, hormis quelques rafales d'armes automatiques crevant l'opacité glacée de la nuit, concert de percussions où les "tacatacs" des 7.62mm et 5,45mm des kalashnikovs dominent les galops d'acier aériens.

Chaque guerre vécue est une étape nouvelle dans la quête herméneutique offerte à l'Homme, qui sous la chrysalide camouflée du soldat, engage malgré lui la métamorphose de son être intérieur, et dans savoir quel en sera le stade final. Je ne sais pas si tous les soldats ont conscience de cette dimension initiatique de la guerre qui souvent nous dépasse et mène l'âme humaine bien au delà de la simple sphère de l'expérience.

Ma sensibilité à cette réalité intérieure, je la dois certainement à ma curiosité, ma sensibilité, une éducation familiale traditionnelle...Mais aussi surtout aux vétérans des guerres passées, croisés ou lus, et parfois les 2 comme Ernst Jünger, ce géant du XXème siècle que j'ai eu l'honneur de rencontrer..

Nombreux sont - ils ces "anciens" décrivant cette métamorphose intérieure du soldat : Jünger, Saint Exupery, Denoix de Saint Marc, pour ne citer que les 3 premiers noms me venant à l'esprit. Mais il y a aussi tous ces anonymes, vétérans aux silhouettes alourdies par les années et les médailles et aux visages couverts de rides rayonnant l'Honneur et l'humilité. Ces survivants aux "orages d'acier", au détour d'une rencontré parfois fortuite vous laisse plonger, entre 2 battements de paupières, dans leurs regards où brille comme une éternelle jeunesse figée sur les champs de bataille de l'Histoire, la flamme de cette sagesse douloureuse, stade ultime de la métamorphose de l'Homme combattant.

Il y a aussi malheureusement sur les bords de ce chemin intérieur et étroit de cette métamorphose exponentielle avec l'accumulation des guerres et des années, des précipices piégeant les âmes paresseuses et les esprits faibles et dans lesquels l'Honneur peut se perdre. Tentés par l'addition au combat, les honneurs rendus au soldat, certains en effet peuvent faire cette "sortie de route" qui les précipitent vers la mégalomanie narcissique ou la folie post traumatique.

Plus que jamais me reviennent les souvenirs de ce petit livre de Jünger "Le combat comme expérience intérieure" ouvert différemment, plus intensément à chaque guerre et qu'il me tarde un fois encore, de relire à l'ombre des tranchées du Donbass... Pour mieux comprendre cette métamorphose de l'Homme par la chrysalide du soldat.

Une explosion dans le lointain ramène mes pensées vagabondes à la réalité de mes sens en alerte, dans cette nuit froide peuplée d'ombres silencieuses tachant le manteau neigeux devant Yasinovataya.

Erwan Castel

Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du Front

mardi 12 janvier 2016

Dans les veines ouvertes du front

De la tranchée

Depuis l'Hiver dernier le front du Donbass est resté gelé par les accords de Minsk et les forces belligérantes se sont enterrées progressivement dans un réseau de "blok posts" "bunkers" "blindages" et "tranchées" qui rappellent étrangement aux soldats s'y accrochant les histoires racontées par les anciens vétérans de la Grande Guerre...

Bien sûr, "comparaison, n'est pas raison" et il serait incongru que de prétendre vivre le même enfer 1 siècle plus tard, mais force est de constater que les cicatrices ouvertes dans le paysage et l'ambiance planant au dessus de cette "zone grise" coincée entre les lignes témoignent de l'intemporalité de ces guerres de positions qui creusent dans les visages des guetteurs des rides profondes à la semblance de celles creusées par leurs mains calleuses...

Photo Guillaume Chauvin
Décrire cette atmosphère est difficile d'autant plus que les situations varient dans le temps et l'espace, offrant des déclinaisons diverses selon l'activité existante et les proximités variables de l'ennemi.
Si nos missions de reconnaissance sont majoritairement des missions dynamiques, il nous arrive dans le contexte actuel du front de participer à des missions d'observation statiques et menées soit à partir des tranchées existantes, soit à partir de postes isolés que nous nous empressons de protéger avec des trous qui jour après jour se développent en boyaux, tranchées et abris pour nous protéger des tirs de l'ennemi et des rigueurs climatiques...

La première fois que je suis entré dans une tranchée, en avril 2015, il m'a semblé, au milieu des caisses de munitions éventrées et des mégots fleurissant le sol boueux, remonter dans le temps et marcher dans les pas des poilus dont le souvenir est charnellement attaché, entremêlé à la tranchée devenue une veine ouverte d'où la vie grouillante parfois giclait dans un assaut hémorragique...

Comme un écho porté par le vent chargé des odeurs de la guerre balayant ces tranchées surannées, des brides de prose jungérienne tentaient de reconstituer dans ma mémoire la description faite il y a 1 siècle de ces sillons où la Vie et la Mort invitent tour à tour le soldat a danser avec son Destin...

Ernst Jünger est bien plus qu'un soldat écrivain ayant traversé avec noblesse le XXème siècle, il est un acteur sachant donner à la guerre une dimension métaphysique au point de sublimer dans les épreuves, l'âme humaine.

Cette évocation de la tranchée du Waldgänger, qui m'avait interpellé et guidé il y a des années sur les champs de bataille de l'Hartmanswillerkopf ou du Linge alsaciens, refait surface aujourd'hui lorsque je traverse ces labyrinthes labourant le front des jeunes Républiques assiégées du Donbass.

Avant de m'effacer devant la signature de Ernst Jünger, je tiens à rendre hommage aux anonymes qui depuis bientôt 2 ans, noyés dans l'obscurité putride des tranchées, tiennent dans la poussière, la boue ou le gel ces positions ingrates mais ô combien vitales. Ils sont des mineurs ayant troqué leur pic contre un vieux fusil d'assaut à la crosse patinée, parfois des pères et leurs enfants postés côte à côte en sentinelles de l'Empire, des étudiants ayant abandonné leurs devoirs quotidiens pour répondre au Devoir de leur vie, des femmes, mères sœurs et filles, incarnant une terre maternelle défendue aux côtés de leurs hommes...

Parfois un sifflement pointe de sa balistique mortelle une sentinelle fatiguée et loin des projecteurs de l'Histoire, la mort vient alors arracher en silence une âme de cette tranchée devenue tombeau. 
Chaque semaine ces sentinelles héroïques paient un lourd tribut pour tenir la ligne derrière laquelle leurs familles peuvent continuer à survivre autour des feux de la Foi et  l'Espérance qui éclairent le courage de tout ce peuple magnifique du Donbass.

Nous qui traversons souvent leurs postes avancés pour explorer cet inconnu pointé par leurs canons, nous connaissons la difficulté et le travail souvent ingrat que ces gardiens du Donbass réalisent sans relâche. 

Sans ses soldats boueux et gelés des tranchées, la Liberté serait lettre morte ...

Erwan Castel, volontaire en Novorossiya

Photo Guillaume Chauvin
"La tranchée. (...) Rempart et bastion entre mondes qui se combattent, mais pas seulement cela  rempart et antre de ténèbres pour les coeurs qu'elle aspirait et rejetait en incessante alternance. (...)

Et même lorsque le laminoir de la guerre allait moins fort, toujours le poing osseux de la camarde restait suspendu sur les espaces dévastés. Dans le large ourlet de terrain, de part et d'autre des tranchées, elle régnait avec rigueur, et point ne valaient jeunesse, humilité ni talent lorsque son martinet de plomb faisait pleuvoir les coups sur la chair et les os. (...)

Excités par la course sous le feu, on se forçait à chuchoter, car dans la tranchée, le silence était le premier commandement, silence comme à Montfaucon ou dans la demeure d'un défunt. Sans un mot, les relevés, les rédimés, se hâtaient de disparaître dans le noir des boyaux sinueux.

Dès le premier choc en avril 2014, à la lisière des villages les milices creusèrent leur ligne de défense
"Et voilà qu'ils se retrouvaient cernés par la tranchée, ses maîtres et ses esclaves à la fois, troupe poussée à fond de nuit, équipage d'un brick mouillé parmi les icebergs géants. Ils la connaissaient bien,: chaque motte jetée sur les remblais était l'ouvrage de leurs mains, chaque pied carré de ses coins sombres, ils l'avaient mesuré de mille pas. La connaissaient de nuit, lorsque les nuages passaient devant la lune comme des galères chargées d'énigmes, et que postes de veille, épaulements, bouches de galeries leur lançaient, dans la lumière changeante, les clins d’œil d'un monde insolite et mal intentionné.

Observation avec l'optique de nuit du fusil d'assaut d'une position ennemie retranchée - Photo Guillaume Chauvin
"La connaissaient au matin lorsque les brouillards aggravaient en les recouvrant les terreurs du vide lugubre, et qu'à leurs yeux brûlés par des nuits entières de veille le raide lacis des fils de fer se faisait mouvante armée de silhouettes confuses. La connaissaient aux midis, lorsque le ciel se refermait autour comme ronde cloche de verre, qu'émanaient des fleurs sauvages de pesantes senteurs, et que la solitude des arrières révélaient ses lointains aux regards à l'affût. (...)

C'est ainsi que jour après jour la tranchée pesait de plus belle sur ses occupants qui ployaient. Elle se gorgeait avec voracité de sang, de silence et de force virile, afin d'entretenir son pesant mécanisme. (...)


"Même en période sèche, quand la massue d'acier du dieu de la guerre ne s'abattait que rarement, cent paires d'yeux restées braquées sur le glacis, sur le côté d'en face. Cent paires d'oreilles étaient sempiternellement pendues aux voix changeantes de la nuit, aux cris d'un oiseau solitaire, au vent qui mettait le cliquetis dans les barbelés. Bien pire que les heures fugaces d'ouverte bataille rangée était cette alerte éternelle, la position du chasseur à l'affût, tension de tous les sens, attente du choc meurtrier, tandis que semaines et mois se perdaient comme bus par la terre. (...)

Mais toujours, dans la chaleur, l'humidité ou le vent glacial, subsistait enfoncé au fond même de l'être le sentiment d'être au combat, d'être un combattant. (...)
L'oreille et l'oeil s'aiguisaient jusqu'à faire mal, le corps se tassait sous le casque, les poings s'agrippaient à l'arme. Le fusil était constamment à portée de main ; et si le feu se déclenchait tout à coup, si des cris indistincts pénétraient dans les profondeurs des galeries, le premier geste des dormeurs encore embrumés de sommeil était pour l'empoigner. (...)

Un camarade d'une unité d'infanterie motorisée postée sur les tranchées - Photo Guillaume Chauvin
"Tout cela imprimait au combattant des tranchées le sceau du bestial, l'incertitude, une fatalité tout élémentaire, un environnement où pesait, comme dans les temps primitifs, une menace incessante. (...) 
La guerre se couronnait jadis de journées où mourir était joie, dressées au dessus des temps comme monuments lumineux à la bravoure virile.

Mais la tranchée faisait de la guerre un travail de manœuvre, des guerriers les journaliers de la mort, usés jusqu'à la corde par un quotidien sanglant..."

Ernst Jünger
"La guerre comme expérience intérieure" - 1922