mercredi 12 septembre 2018

Une zone grise écarlate

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Le sol de Promka entre gravats et sol crevassé.

Aujourd'hui, j'ai profité d'une visite de courtoisie sur une position voisine tenue par un autre bataillon de Donetsk, pour glaner des informations fraîches sur les ukrops et même me faire un petit ramper dans cet espace étrange appelé zone grise.

Coincé entre les 2 lignes de front, cet espace officiellement "neutre" en réalité ne l'est pas surtout dans les zones de contact comme ce front de Yasinovataya ou l'espace entre les belligérants est réduit à 100 mètres à peine.

Mais malgré cette proximité des lignes, en dessous de laquelle les grenades remplaceraient les injures lancées entre positions, les ruines de la zone industrielle de Promka offrent encore des angles morts, des cheminements abrités, des amas de briques, pierres et poutrelles dans l'ombre desquels on peut de fondre, si l'on accepte de jouer au caméléon et de se salir beaucoup.


Mercredi 12 septembre 2018

Dans cette portion congrue de terrain, tous les sens du corps et de l'esprit sont obsédés par les positions ennemies et ces foutus gravats écorchant et bruyants.
Ici, la minute devient heure, le mètre kilomètres et le gravier qui roule avalanche...

Après quelques dizaines de mètres à peine, des positions ukrainiennes se dévoilent entre un amas de pierres brisées et un arbre calciné. 
Quelques détails nouveaux apparaissent alors, ici un trépied de mitrailleuse, là une caméra de surveillance, et des voix s'échappant d'une fenêtre ou un nouveau talus de tranchée.

Position ukrop ornée du drapeau de Prayvi Sector.
Peu importe qu'elles soient anodines ou intéressantes, on doit noter rigoureusement toutes les observations recueillies car, tant celles qui confirmeront que celles qui révéleront l'information, elles sont toutes importantes.

Puis, c'est le retour vers la tranchée amie où m'attend un camarade de cette unité voisine resté en appui, au cas où...

Avant de repartir vers "Forteruine", je regarde une dernière fois ma montre et cette zone grise visitée pendant 1 heure et demi.

Quoi ? Tout ce temps pour parcourir si peu d'espace et glaner si peu de résultats ? On est vraiment très loin de narrations romancées ou cinématographiques, si ce n'est peut être pour la surdose d'adrénaline produite.

Repassant peu après par le cimetière des datchas, je grappille à nouveau de ce raisin blanc qui me fait oublier les ruines au milieu desquelles je pose un instant ma fatigue et mes pensées.

Datcha en ruine sur le chemin du retour

Au dessus de moi passe dans un vrombissement de mouche, un de nos drones d'observation, revenant lui aussi, mais bien plus gaillardement que moi, des lignes ukrainiennes.

Je l'envie un instant puis me ravise aussitôt car jamais cet oiseau de fer ne connaîtra le bonheur de sentir le jus du raisin croqué envahir la bouche assoiffée sous le soleil.

Et ce bonheur simple du raisin au milieu des chants d'oiseaux vaut bien une fatigue, laquelle d'ailleurs lui confère toute sa dimension extatique et la jouissance de la vie.

Erwan Castel

Pause !

Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du front

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