dimanche 21 mars 2021

Le cauchemar de la guerre urbaine

Pour introduire ces quelques réflexions sur la guerre urbaine dans le Donbass, et qui sera un élément majeur et décisif des opérations militaires en cas d'offensive ukrainienne prochaine, j'ai choisi une petite vidéo d'archives sur des combats qui se sont déroulés il y a exactement 5 ans sur le front de Yasinovataya, dans la zone industrielle de Promka, que se disputent les forces ukrainiennes et républicaines depuis 2014 : 

Vidéo d'archive de combat urbain dans le Donbass
20 mars 2016, dans la zone industrielle de Promka, 
sur le front de Yasinovataya, 10km Nord de Donetsk.

1 / Caractéristiques générales de la guerre urbaine 

Si la guerre moderne peut rapidement devenir un enfer, les combats en zone urbaine qui s'y déroulent sont toujours des cauchemars pour les habitants bien sûr, mais aussi les défenseurs qui s'y accrochent et surtout les assaillants qui tentent de s'en emparer.

Car dans la guerre urbaine se caractérise par une dissolution de la ligne de front traditionnelle en une série de zones de contacts confuses voire changeantes où les combats, soumis aux très faibles distances imposées par l'environnement et ne permettant pas l'anticipation, se déroulent dans une tension extrême et des dangers multidirectionnels générant des violences extrêmes dans des luttes où les corps à corps sont encore très fréquents.

L'environnement urbain protège mais aussi aveugle le soldat, réduit considérablement les effets des armes d'appui (blindés, artillerie, aviation) et réduit à néant les moyens motorisés qui, depuis les guerres technologiques modernes sont devenus les éléments majeurs er décisifs pour les victoires dans des espaces ouverts naturels. La ville, c'est le nouveau terrain où l'infanterie redevient la reine des batailles.... mais à quel prix ! Car les combats en zone urbaine sont: 
  • Humainement, des hécatombes avec les pertes tués et blessés les plus importantes
  • Logistiquement, des gouffres surtout pour les munitions,
  • Stratégiquement, des pièges temporels où s'enlisent les batailles,
  • Psychologiquement, dominés par le proximité d'un danger permanent et multidirectionnel,
  • Sanitairement, des milieux extrêmement pollués nécessitant des mesures particulières adaptées,
  • Politiquement, des défis humanitaires à gérer du fait des populations civiles restantes,
  • Médiatiquement, des symboles majeures pour la guerre de l'information... 
D'autres caractéristiques rendant les villes modernes des champ de bataille particulièrement difficiles existent encore, comme par exemple leur environnement abrasifs avec des infrastructures qui lorsqu'elles sont endommagées protègent autant qu'elles blessent ceux qui y survivent (débris, éclats, effondrements...) au milieu desquelles la moindre détonation devient assourdissante. 

Donetsk, 2014, un jeune mère fuit les bombardements ukrainiens de son immeuble d'habitations 

Mais sans nul doute c'est la présence de civils restés sur place (en moyenne un minimum de 20 à 25% des habitants restent dans les "villes de bataille") qui complique sérieusement les combats en milieu urbain. En effet, car si les populations selon les scénarios peuvent être parfois des auxiliaires aux combattants (renseignement, logistique, abris, soins...) elles restent avant tout un souci humanitaire majeure qui est exacerbé par la l'extrême médiatisation des combats urbains (voir par exemple les batailles pour Faludjah et Mossoul en Irak ou Raqqa et Alep en Syrie)

Certes, l'extension de la guerre aux espaces urbains a toujours existé depuis l'Antiquité, et chacun d'avoir dans les échos guerriers de sa mémoire les noms de Troie, Antioche ou Paris car la prise des villes est souvent incontournable dans les guerres car, en dehors de celles qui sont le siège du pouvoir de l'ennemi, beaucoup sont situées sur des carrefours logistiques vitaux ou constituent des bastions militaires majeurs d'où peuvent jaillir des attaques. Mais dans le passé, rares étaient les véritables combats urbains comme par exemple ceux qui se déroulèrent à Jérusalem en 67 ou Saragosse en 1809. Autrefois, les villes assiégées tombaient généralement sans combats "intra muros" par capitulation, ruse, trahison ou famine.

L'arrivée de la guerre moderne depuis ses prémices en Crimée (1854) va, dans la conduite des opérations militaires, complétement bouleverser l'importance des tissus urbains, jusqu'à créer le concept spatio-temporel particulier et autonome de "guerre urbaine" où la ville peut cristalliser à travers ses enjeux et menaces la destinée d'un conflit moderne où paradoxalement les technologies avancées sont quasi inutiles dans des combats où le courage, la force physique et mentale et l'instinct de survie individuels restent souverains.
Voilà pourquoi les Etats majors militaires tout en menant des incontournables opérations pour conquérir des villes sont toujours prudents, pour ne pas dire réticents à y engager des batailles toujours incertaines où les rapports de force initiaux ne veulent rien dire. Et c'est là qu'apparaît cet avantage immense de la zone urbaine qui est d'offrir à une force militaire très inférieure en effectifs et équipements un espace de résistance d'où elle peut même sortir victorieuse, à condition d'avoir réaliser un minimum de logistique et d'aménagements défensifs. 

Et les analystes militaires de conclure au vu des combats urbains observés que pour gagner aujourd'hui la bataille pour une ville défendue, il faut un rapport de force avantageux minimum de 7 pour 1 d'unités particulièrement motivées et aguerries au combat en zone urbaine ainsi qu'une logistique monstrueuse car en moyenne le soldat y consomme par exemple 20 fois plus de munitions qu'en terrain ouvert.

Une autre dimension complexe qui mériterai à elle seule d'être développée dans un autre article est l'irrationalité des batailles menées dans les zones urbaines, notamment lorsque qu'ils opposent une armée régulière extérieure attaquant des milices défendant leurs maisons et leurs familles, car les combats sont alors extrêmement violents ouvrant dans leurs illimitations la porte à des crimes vengeurs des assaillants contre les civils et les prisonniers et des sacrifices désespérés pour ceux qui défendent leurs cités.


2 / Situation dans le Donbass

Carte démographique des Républiques Populaires de Donetsk et Lugansk,
En jaune, les territoires occupés par l'armée ukrainienne, en rose, les territoires libres.
Les grosses localités sont situés au centre dans les zones d'exploitation minière,
tandis qu'au Sud et au Nord sont plutôt les villages des zones agricoles.
On peut distinguer les concentrations urbaines républicaines près du front, du Sud au Nord:
en RPD: Donetsk et Makeevka, Gorlovka, en RPL: Altchevsk, Stakhanov, Pervomaisk et Lugansk.

C'est ici que nous arrivons à la situation particulière du Donbass où, après 6 années de guerre enlisée dans 460 kilomètres de tranchées, les forces ukrainiennes sont en pleine préparation d'une probable nouvelle offensive majeure contre les Républiques Populaires de Donetsk et Lugansk.

Aujourd'hui, le rapport des forces  en présence est d'environ :
  • 5 contre 1 en faveur de Kiev pour les effectifs combattants,
  • 8 contre 1 en faveur de Kiev pour les matériels d'assaut (blindés, artillerie, aviation).
En excluant ici la potentielle intervention des forces russes en cas d'offensive ukrainienne, il est évident que le régime de Kiev, même si cherchera probablement d'abord un avantage militaire dans la conquête plus facile d'espaces ouverts naturels (voir mon point de vue ici : Situation militaire...) il ne pourra obtenir une réelle victoire sur les républiques du Donbass qu'après la capture de grandes villes (Donetsk, Lugansk, Gorlovka) ou d'agglomérations symboliques et stratégiques (Debalsevo, Novoazovsk...).

Aujourd'hui une grande partie de la ligne de front se situe déjà dans des périphéries urbaines importantes comme celles de Donetsk ou Gorlovka par exemple (en RPD) ou traverse des villages, districts ou zones industrielles secondaires mais d'importance stratégiques vitales, comme la zone de Promka qui contrôle la route entre Donetsk et Gorlovka (front de Yasinovataya en RPD).

De leur côté, les forces républicaines, conscientes de leur infériorité tactique en terrain libre face à une "blitzkrieg" blindée ukrainienne massive bénéficiant d'appuis feu terrestres et aériens importants, vont probablement conduire par un freinage défensif l'ennemi vers des zones urbaines qui compenseront voire inverseront les rapports de force un défenseur est toujours en position de force militaire et morale quel que soit son effectif, surtout lorsqu'il défend son sanctuaire ! Les combats urbains permettront alors aux républicains: 
  • De neutraliser la supériorité matérielle écrasante des appuis feu ukrainiens, 
  • De fixer les forces d'assaut mécanisées et blindées autour de bastions urbains,
  • D'infliger des pertes importantes dans leurs unités déjà faiblement motivées,
  • D'alerter l'opinion et médiatiser l'agression meurtrière de Kiev, 
  • De gagner du temps en attendant des volontaires et une intervention de la Russie... 
 Près de Lvov, un sous officier ukrainien formé par un instructeur étasunien.

Récemment les forces ukrainiennes ont communiqué largement sur l'augmentation de leurs capacités opérationnelles à combattre en zone urbaine, grâce notamment à la formation dispensée par les instructeurs étasuniens, canadiens et britanniques de l'OTAN, mais aussi à la réorganisation de leurs unités de combat aux nouvelles normes tactiques imposées par l'évolution urbaine du combat moderne.

Car dans les chaos étroits d'une zone urbaine les unités sont souvent obligées de se disperser en petites escouades tactiquement autonomes et polyvalentes commandées par des sous officiers aux initiatives élargies et en liaison avec le réseau de coordination du commandement. De plus en plus les formations de ces unités autonomes entrainés au combat urbain empruntent les procédures jusque là réservées aux forces spéciales antiterroristes en multipliant en s'appuyant sur des spécialistes aux autonomies individuelles comme par exemple les snipers.

Même si Kiev poussera certainement des attaques en terrain libre pour chercher un avantage autant politique que militaire, l'Etat major ukrainien s'est préparé activement à mener des batailles urbaines comme le prouvent l'extension et l'augmentation des stocks logistiques (munitions, carburant et vivres) et aussi des moyens sanitaires et d'évacuation des premiers échelons et les ressources médicales des hôpitaux militaires ou réquisitionnés situés à l'arrière.

Dans cette communication officielle par exemple, l'Etat major des "Forces terrestres des forces armées ukrainiennes" rend compte de la formation dispensée par les instructeurs de l'OTAN "sur la base du Centre international de maintien de la paix et de la sécurité" (doux euphémisme !).
L'entrainement des soldats ukrainiens se déroule conformément aux procédures étasuniennes du combat modernes "dans une simulation de combat de type JCATS (Joint Conflict and Tactical Simulation) afin de préparer les unités à des missions de combat au niveau des groupes des unités sur différents terrains, en particulier dans les zones urbaines".

"Les exercices se déroulent avec la participation d'instructeurs étrangers des pays de l'OTAN dans le cadre du programme de formation professionnel développé avec l'ambassade du Canada en Ukraine"
Malgré ces formations au combat urbain, la fourniture de matériels et d'équipements, les forces ukrainiennes hésiteront sans nul doute à rentrer dans les pièges urbains du Donbass pour les raisons évidentes évoquées ci dessus auxquelles il convient de rajouter à leur désavantage :
  • Des centres urbains très étendus et denses et dont les encerclements mobiliseraient et fixeraient trop de forces dans un enlisement temporel certain,
  • Une supériorité numérique (5/1) certes avantageuse en terrain découvert mais encore insuffisante en milieu urbain où le rapport minimum idéal est de 7/1,
  • Un manque de motivation de la majorité des combattants et que ne pourront compenser les quelques bataillons spéciaux fanatiques qui n'ont pas de réserves,
  • Une impossibilité politico-médiatique de bombarder massivement ces zones habitées, ce qui légitimerait l'intervention russe immédiate et désavouerait Kiev définitivement,
A ces paramètres il faut rajouter ceux des forces républicaines qui au contraire au coeur de leurs cités mêmes assiégés seront en position de force grâce notamment à:
  • A une connaissance parfaite du champ de bataille urbain qui est aménagé et étudié depuis 7 ans pour ce scénario de combat extrême,
  • Un maillage spatial urbain de dépôts et d'unités militaires dispersées et dotés de moyens antichars très importants (lance roquettes, missiles et canons)  
  • Une cohésion active entre les milices républicaines et une immense majorité de la population civile qui leur fournira assistance et renforts,
  • Enfin une motivation très importante des volontaires composant les milices et qui verront venir à eux de très nombreux autres volontaires dès le premier jour,
  • La psychologie d'une armée et d'une population se battant sans possibilité de repli dans son sanctuaire avec l'énergie du désespoir et prêts au sacrifice ultime.
Le point faible des milices c'est qu'elles sont encore trop organisées sur des tactiques d'unités compactes avec une chaine de commandement trop centralisatrice et directive ne laissant que très peu de place aux initiatives et autonomies des petits échelons (qui d'ailleurs ne sont pas formés pour cela). Cet emploi des forces hiératique est difficilement compatible avec la réalité des batailles urbaines modernes où les unités déployées sont souvent dispersées et isolées par l'environnement ou les combats et les chaines de commandement souvent interrompues. 

Dans l'hypothèse d'un développement urbain d'une prochaine offensive, il est probable que les groupes de défense républicains se retrouvent à nouveau dans des situations relevant plus d'une guerre de partisans improvisée que de procédures militaires rodées et maitrisées. Heureusement les russes, tant par leur mentalité, leur courage que leur rusticité, excellent dans la guerre de partisans.

Autre vidéo d'archive de combat urbain du Donbass
Avril 2015, les volontaires de la Brigade Piatnashka
avec 1 char T64 de la 1ère brigade sur le secteur de
Volvo Center, dans le Nord de Donetsk (Ouest aéroport)

Mais je ne veux pas me faire le héraut d'une vision propagandiste stupide telle que peut l'entendre aujourd'hui de la part de ces analystes de salon qui promettent à Kiev de nouveaux chaudrons mortels dans la steppe où des hécatombes dans les villes du Donbass. 

Au contraire, car si je crois en la victoire militaire finale des républiques de Donetsk et Lugansk libérant leurs territoires occupés, je tiens à rappeler ici que dans les combats urbains, humainement, il n'y a pas de gagnants car dans les "villes de bataille", le prix du sang est toujours trop élevé et disproportionné, même pour ceux qui fièrement élèvent leur drapeau au dessus de leurs ruines devenus l'arène du martyr de milliers de civils et soldats. 

Voilà pourquoi il est vital, pour l'Histoire européenne, en cas d'offensive ukrainienne majeure, que Moscou intervienne avec rapidité et force contre la junte atlantiste de Kiev avant que le cauchemar de la guerre urbaine de s'empare du Donbass.

Erwan Castel

Lors de la première offensive ukrainienne en 2014 contre les populations du Donbass

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