jeudi 16 février 2017

La pierre d'angle du front de Gorlovka

Zaitsevo, un symbole vivant de la Résistance du Donbass


Sur le monument aux morts de Zaitsevo les stigmates du passé et du présent témoignent ensemble de la douleur d'un pays
Sur les centaines de kilomètres de cette ligne de front qui fracture le Donbass aux confins de l'Ukraine et de la Russie, il existe des points sensibles où le feu des combats brûle intensément et sans répit depuis bientôt 3 ans. Zaitsevo, que nous avons déjà évoqué ici plusieurs fois est une petite localité agricole située au Nord de la ville de Gorlovka, entre Donetsk et Lugansk. 

Lorsque la ligne de front se stabilise en 2014, la ville de Gorlovka devient une pierre d'angle de la défense républicaine, offrant un bouclier organisé autour d'un tissu urbain important et qui protège l'axe logistique reliant les 2 Républiques entre le carrefour de Yasinovataya (Donetsk) au Sud et celui de Debalsevo au Nord (Lugansk).

La semaine dernière nous avons eu le plaisir d'accueillir le géopoliticien François Grumel-Jacquignon, venu faire un voyage d'étude en Ukraine et dans le Donbass à la rencontre du terrain, des acteurs et de la population civile. Dans le court temps de son séjour cet analyste qui arpente avec la même passion les champs de bataille et les rayons des archives historiques a rencontré personnes, connues et anonymes pour recueillir leurs témoignages et partager un temps leur regard sur l'Histoire en mouvement. 


Avant la guerre, Zaitsevo abritait une population de 3000 personnes environ, mais lorsque les bombardements et les combats éclatent, projetant ce paisible village dans le brasier de la première ligne du front, environ la moitié de la population fuit les orages d'acier, tandis que, par volonté ou par obligation les familles restantes organisent leur survie autour des caves et des angles morts offerts par les vielles maisons traditionnelles russes.

Depuis des mois l'armée ukrainienne tire quotidiennement sur ce secteur, sans différencier les tranchées et bunkers de la ligne de front républicaine située sur la limite Nord du village avec les zones résidentielles qui lui sont pourtant éloignées. Plus de 100 maisons ont été touchées par l'artillerie lourde et des rues entières exposées au tirs directs ont leurs fenêtres et facades criblées par les impacts des snipers qui s'amusent à terroriser la population fuyant les fenêtres et les jardins...


Les blessures de Zaitsevo



Au moment où la guerre frappe son village, Irina Dikun non seulement reste sur place malgré les combats mais se porte volontaire pour organiser l'entraide humanitaire et la survie de la population au milieu des ruines. Rapidement son abnégation et son courage exemplaires vont naturellement la faire élire représentante de cette population dont le village est pris en otage par le front d'une guerre de plus en plus meurtrière...

En 2016, lorsque l'armée ukrainienne entame la réorganisation de son armée pour préparer une nouvelle offensive contre le Donbass, Zaitsevo, dont le nom claque déjà comme un coup de fouet se retrouve en première ligne essuyant à nouveau des bombardements vespéraux quotidiens de plus en plus forts.

Les gens malgré la peur et les destructions restent sur place, essentiellement des personnes âgées comme ce vétéran de la seconde guerre mondiale qui a vu sa maison endommagée par des bombardements ukrainiens, ou des familles paysannes dont la survie est dépendante des maigres ressources rassemblées autour de leur ferme.

Irina Dikun, volontaire et maire du village de Zaitsevo
Irina Dikun, le coeur sur la main nous accompagne au milieu des ruines de son village, le visage grave mais qui invite encore un sourire à partager la foi et l'espérance portée pour cette terre noire travaillée et défendue par la sueur et le sang de ses aïeux. 
Au détour d'une maison effondrée ou d'une toiture brûlée, des coups de feu retentissent ici et là matérialisant la ligne de front invisible sous un manteau de camouflage blanc.

Plus tard, en retrait de la ligne de front, nous visitons un établissement scolaire où ont été déplacés les classes des enfants de Zaitsevo dont l'école, régulièrement bombardée a été abandonnée. Ces enfants au regard grave, concentrés avec élégance sur leurs ouvrages scolaires nous offrent en silence une autre et belle leçon de courage, de foi et d'espérance. En effet, malgré la peur de la guerre et la fatigues de mille nuits difficiles passées terrés dans les caves humides et froides secouées par les bombardements, cette jeunesse confiante s'instruit pour pouvoir forger un jour prochain, sur cette terre noire rougie par l'Histoire, un avenir fort et pacifique.

Ici, nul besoin de propagande pour François Grumel-Jacquignon, car sur cette terre désolée par la guerre, cet observateur attentif de la tectonique géopolitique, récolte seul une moisson de Vérité inestimable, entre les murs griffés par la folie humaine et derrière lesquels règne toujours les valeurs de l'hospitalité slave ouvrant sa table aux visiteurs...

Le soir, nous retrouvions la ville de Donetsk au rythme de nouveaux bombardements qui sur le front Nord avaient tenté de détruire dans la même journée une usine de produits chimiques et une station d'épuration d'eau, actes criminels illustrant ici encore le terrorisme génocidaire de ce pouvoir fantoche mis en place par Washington au coeur de l'Europe.


Erwan Castel, volontaire en Novorossiya

François Grumel Jacquemin, au milieu des ruines d'Oktyabrsky, au Nord de Donetsk

Pour regarder l'ensemble du reportage photos réalisé par l'agence Novorossiya Today :

- Sources de l'article : Novorossiya Today


Photos Svetlana Kissileva








Quelques jours auparavant, un autre ami, journaliste au journal l'Humanité était venu faire un deuxième séjour dans le Donbass et avait également rencontré la population du même village de Zaitsevo.

Source de l'article : l'Humanité

"Dans cette bourgade de la ligne de front à cheval sur les zones séparatistes et loyalistes, les combats ont repris depuis le 29 janvier. Le cessez-le-feu est un lointain souvenir. Les habitants oscillent entre résignation, espoir et colère.

Le couple subit encore et toujours le poids de cette guerre qui a débuté en 2014 et a déjà fait près de 10 000 morts, dont plusieurs dizaines la dernière semaine. Car depuis le 29 janvier, les combats ont repris d’une manière intensive entre les forces ukrainiennes et la République populaire de Donetsk (1) , dans un contexte où les grandes puissances, Russie, Europe et États-Unis, se jaugent après l’élection de Donald Trump. Kiev et Moscou se renvoient la responsabilité de ce regain de tension. Le cessez-le-feu signé à Noël n’a pas tenu. Quant aux accords de Minsk, signés il y a deux ans, le 12 février 2015, par la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne et la France pour trouver une issue pacifique au conflit, ici plus personne n’y croit (voir notre édition du 6 février). Il y a bien eu des échanges de prisonniers, mais des élections locales n’ont pas été organisées, rendant impossible le contrôle, prévu dans les accords, de la frontière par les autorités de Kiev.

« Ici c’est chez nous, nous ne voulons pas partir ! »

Bien qu’inquiets, les deux retraités ont décidé de faire face. « Nous vivons une vie passionnante n’est-ce pas ? » interroge, le regard sarcastique, Viktor, planté sur le perron de sa maison. Une bâtisse qui, comme la majorité de celles qui composent cette rue du village, a été depuis 2015 la cible de tirs venus de la colline. Sur les murs extérieurs de la demeure, des impacts de balles sont visibles. L’intérieur n’a pas été épargné non plus. « Mais où aller ? Ici c’est chez nous, nous ne voulons pas partir ! » explique le vieil homme.

Dans une chambre, Irina montre la trajectoire d’une balle passée par la fenêtre et venue se loger dans une armoire. Une autre encore dans un mur du salon où est accrochée une icône de la Vierge à l’enfant. « Ce sont des snipers qui s’amusent avec nous ! » affirme cette ancienne ouvrière de l’usine de textile de Gorlovka. Devant sa bassine de pommes de terre, la femme d’une soixantaine d’années regarde dans le vide : « Aujourd’hui, ce n’est plus possible de revenir en arrière, il y a eu déjà trop de morts… trop d’injustice. Toute notre vie, nous avons payé des impôts au gouvernement ukrainien, qui non seulement ne nous rend pas nos retraites, mais en plus nous tire dessus ! Comment faire la paix avec ces gens-là ? » s’insurge Irina. Assis devant le poêle à bois dont il remplit la gueule de bûches fraîchement coupées, Viktor renchérit : « Moi, j’espère qu’on aura notre indépendance, ou encore que nous serons rattachés à la Russie ! L’Ukraine c’est fini ! La dernière fois que j’ai perçu ma pension de mineur, c’était au premier trimestre 2016. Depuis, Kiev ne m’a plus rien envoyé ! C’est la DNR qui me donne une petite pension mensuelle de 3 200 roubles (50 euros). »

Après une soupe copieuse, le vieux couple décide de nous amener devant la maison de leur fils, Alexeï, aujourd’hui parti sur le front. Ce lundi, de nouveaux tirs de mortier ont visé la localité, y compris le centre du bourg. Et le risque est grand de balles perdues. « Il y a régulièrement des blessés. Moi-même, l’été dernier, j’ai pris des éclats de balles à la main », explique Irina en montrant l’une de ses paumes.


Viktor, Aliocha et Irina remontent le chemin verglacé menant au village, le silence est aussi glacial que l’air. La température oscille entre moins 15 et moins 20 degrés. Glissant habilement dans les ornières, une voiture militaire passe devant eux. « C’est de l’aide humanitaire envoyée par la République pour approvisionner en pétrole les habitations pour les générateurs », indique Aliocha. Entre deux maisons, lorsque plus aucun mur ne protège la rue et donne à découvert sur la colline, les deux retraités baissent subrepticement la tête et accélèrent le pas. Derrière un portail vert criblé de balles, Irina ouvre la porte d’une maison dont le toit défoncé est recouvert d’une bâche bleu et blanc du Haut Commissariat pour les réfugiés des Nations unies. « C’est ici que vivait notre fils il y a encore quelques mois », reprend la vieille femme. Depuis le toit, un lourd filet d’eau s’écoule sur le plancher et infiltre tous les murs moisis. À l’intérieur, le mobilier laissé à l’abandon pourrit peu à peu. L’humidité prend à la gorge.

Plus loin sur le chemin, un obus est resté bloqué dans le mur d’une maison. L’impact date d’il y a quelques heures ou jours seulement. L’engin est encore rutilant, contrairement à d’autres douilles, éclats et roquettes rouillées dont on trouve les restes sur le bas-côté. Plus loin encore, une autre bâtisse presque entièrement détruite apparaît. « Çà, c’est ce qui reste de la maison de ma fille, Tatiana », se désole Irina. « Avec ma petite-fille de 3 ans, Rita, et son mari, Valéri, ils habitaient encore ici la semaine dernière. Mais, en trois jours, la maison a été visée deux fois. La première, ils étaient dedans. Heureusement, pas la seconde. »

Tatiana, Rita et Valéri ont été relogés à Gorlovka, la grande ville attenante dont des quartiers entiers ont été copieusement bombardés ces deux dernières années ainsi que le complexe chimique de la ville, un des plus grands de l’ex-URSS (voir notre édition du 20 mai 2015). Aliocha, l’ami de la famille, a voulu faire une surprise à Rita. Mais Valéri, le père, n’est pas content : « Pourquoi vous nous faites chier à toujours vouloir parler à ma fille. Les télévisions, les journalistes, ça ne sert à rien. Ils ne disent pas la vérité sur ce qui se passe », tempête l’homme.

De plus en plus d’hommes et de femmes s’engagent dans la rébellion

Ce jour-là, Valéri sort d’un repas bien arrosé avec sa femme, Tatiana, ses deux filles et une amie du couple. Cette dernière tente d’adoucir l’atmosphère. « Il faut comprendre ce qui nous arrive… Mon mari a été tué l’an dernier. Il était devenu commandant dans l’armée séparatiste. Car il n’y avait plus de boulot. Je suis infirmière et avec mon seul salaire je dois m’occuper de mes gamins. Il faut comprendre notre colère, Kiev veut nous détruire. Pourquoi ? » Le chômage dans les mines, les industries métallurgiques ou encore dans les grandes usines chimiques provoqué par la destruction des sites industriels de la région pousse aujourd’hui de plus en plus d’hommes et de femmes à s’engager dans la rébellion. « Mon mari, Alexeï et Valeri sont de ceux-là », reprend la jeune femme, finissant un énième paquet de cigarettes et interrompue par la sonnerie rock metal d’un portable. Valéri récupère son téléphone posé sur une fenêtre. Son visage jusqu’alors cramoisi pâlit brusquement. « Je dois y aller, dit-il à mi-voix, ça pète à nouveau à Debaltsevo ». Debaltsevo, un des endroits stratégiques de cette guerre. Il y a deux ans pile, une des batailles les plus violentes s’y était déroulée.


(1) La République populaire autoproclamée de Donetsk avait été fondée en 2014, quand les régions orientales du pays ont refusé la destitution du président Viktor Ianoukovitch après que celui-ci se fut opposé à l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne et eut affronté des manifestations place Maïdan, à Kiev.

________________________________

L’Otan manœuvre à la frontière russe

« Atlantic Resolve » (Résolution atlantique), tel est le nom de l’opération de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan), l’alliance politico-militaire qui unit les États-Unis et l’Europe occidentale, à la frontière russe. Dernier épisode en date : l’entrée de 3 500 soldats, 87 chars Abrams et 550 véhicules blindés de l’Alliance atlantique en Pologne, dans le but d’organiser des manœuvres militaires proches de la frontière avec la Russie. D’autres opérations se tiennent en Lituanie, autre pays frontalier de la Russie. Le tout est considéré comme une « provocation » par Moscou, qui en profite pour faire monter la tension.Suite à l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014 dans un contexte où un gouvernement nationaliste avait pris le pouvoir en Ukraine, l’Otan a décidé de « rassurer » les pays d’Europe orientale, lors du sommet de l’Alliance en juillet 2014. Depuis les manœuvres militaires se multiplient, d’un côté comme de l’autre, au risque d’accrochages, notamment dans l’espace aérien.Les deux blocs militaires se jaugent depuis plusieurs années maintenant, loin des frontières russes. Lors du dernier passage du porte-avions russe Amiral Kouznetsov dans la Manche fin janvier, une escorte aérienne et navale britannique a été affrétée pour le surveiller."

Stéphane Aubouard
Journaliste

Autres articles sur Zaitsevo :

- Novorossiya Today : Les obus ukrainiens "les meilleures choses réservés aux enfants"
- Sur lee blog Alawata, par exemple : Zaitsevo




*
*   *

S'il vous plaît, pour m'aider dans ce travail de réinformation

Si l'argent est le nerf de la guerre il est malheureusement également aussi celui de la réinformation pour laquelle j'ai décidé de me consacrer seul et à plein temps malgré une absence actuelle de revenus et une censure de mon travail par les agences de presse occidentales collabos ... et locales, obsédées par la recherche du monopole de l'information.

Merci d'envoyer vos contributions de soutien sur le compte référencé ci après à partir duquel sont envoyés des virements vers le Donbass

Observation : la plus petite somme (équivalent à celle d'un paquet de cigarette) est la bienvenue et vitale ici.

En vous remerciant par avance de votre soutien moral et matériel 

Bien à vous 

Erwan




Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Les commentaires (soumis à modération) sont les bienvenus, à condition qu'ils ne soient pas diffamatoires et injurieux. Merci de respecter la charte du groupe que vous trouvez sous l'onglet "Charte" en haut et à droite. Erwan Castel.