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lundi 6 décembre 2021

Le point de non retour est-il franchi ?

Cela n'aurait pu être qu'une anecdote diplomatique comme en connaissent régulièrement les réunions internationales où des puissances plus concurrentes que partenaires échangent leurs points de vue mais, dans le contexte actuel de la crispation Est-Ouest se cristallisant à nouveau autour de l'Ukraine, le vif échange qui a eu lieu ce 1er décembre entre Sergeï Lavrov et Anthony Blinken, chefs des diplomaties russe et étasunienne, à l'occasion d'une réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OSCE à Stockholm, révèle bien le niveau de tension critique réel existant entre Washington et Moscou.

  • C'est l'agence Bloomberg qui a rapporté cet échange houleux entre les ministres russe et étasunien: "Des tensions verbales ont éclaté alors que les États-Unis et leurs alliés européens cherchaient des moyens, y compris d'éventuelles sanctions, de contrer la menace d'une invasion russe de l'Ukraine à la suite d'un renforcement des troupes du président Vladimir Poutine à la frontière du pays voisin". 
  • Tout d'abord Sergeï Lavrov a rappelé à son homologue étasunien que sur Maïdan avait été mené en 2014 un coup d'Etat (ce que le président Zelensky a lui-même reconnu dans sa dernière conférence de presse) suite auquel les putschistes ont réprimé la contestation avec les soutiens de l'UE et de l'OTAN qui ont blâmé et sanctionné la Russie.
  • Anthony Blinken a alors rétorqué que la violence du Maïdan est le fait des "sympathisants du président Ianoukovitch" qui ont tiré sur la foule en tuant une centaine de personnes, accusation on ne peut plus mensongère car ceux que l'on a appelé les "snipers du Maïdan" ont tiré depuis le dernier étage de l'hôtel "Ukraina".... occupé par les manifestants, sabotant l'accord politique obtenu par Ianoukovitch.
L'échange tendu entre les deux hommes a ensuite abordé les provocations de l'OTAN en Mer Noire, les bombardements ukrainiens sur les population du Donbass etc pour revenir sur les déploiements russes sur les frontières ukrainiennes chacun restant sur ses positions et creusant les divergences existantes. 

Lors de cet entretien tendu observé par plusieurs témoins, l'agressivité et l'arrogance de Blinken a largement débordé de sa fonction diplomatique, soit-elle celle d'un allié politique de Kiev, et a révélé une dimension affective personnelle et non contrôlée. 
Pour tenter d'expliquer cette ukrainophilie viscérale doublée d'une russophobie hystérique de Blinken, il suffit de regarder sa biographie : Anthony Blinken, fils de Donald Blinken, fils de Maurice Blinken, fils de Meir Blinkin, originaire de Pereiaslav et qui a fui vers New York en 1904 les pogroms sous l'empire russe. Un parallèle est ici à faire avec Zbigniew Brzeziński, le géopolitogue étasunien animé par une russophobie maladive et qui était fils de Tadeusz Brzeziński, une famille également juive originaire de Złoczów, dans cette région de Lvov qui sera annexée à l'Ukraine par Staline en 1939 (aujourd'hui Zolochiv). 
On le voit bien ici, les cerveaux de l'administration étasunienne vivent dans le passé, obsédés par des fantasmes et des mythes historiques, comme ce Lloyd Austin, le chef du Pentagone qui lorsqu'il commente la politique russe actuelle parle de "l'Union soviétique" !

Mais ce vieux routier russe de la diplomatie internationale qu'est Lavrov ne s'est pas laissé déstabilisé par l'excité de la Maison Blanche et lui a même décoché un certains nombre de vérités qu'il est honnêtement difficile de contester comme par exemple :

  • "L'OTAN accuse la Russie d'activités militaires dans les zones de contact. Mais de telles zones sont apparues précisément à la suite de l'élargissement de l'OTAN... L'alliance n'a apparemment pas d'autres problèmes. Le terrorisme, les menaces à la sécurité provenant d'autres régions n'ont pas la même signification que le danger prétendument émanant de la Russie".
  • "Aujourd'hui, l'alliance atlantique essaie à nouveau de dépasser les limites de sa zone de responsabilité traditionnelle, d'étendre sa vision de l'ordre mondial à de nouvelles régions. Resserre les partenaires pour atteindre ces objectifs. L'OTAN propose toujours d'"être ami contre quelqu'un" ".
  • "L'OTAN teste délibérément notre force en envoyant des navires de guerre et des avions dans des zones à proximité immédiate de nos frontières, forçant la Russie à réagir. Cela dit, notre réponse est adéquate, proportionnée et sobre. L'Alliance nous accuse de renforcer sa présence militaire en Ukraine, c'est-à-dire en République de Crimée. Rappelons que ce territoire fait partie de la Fédération de Russie et que nos forces armées y sont légalement. En outre, historiquement, non seulement la flotte de la mer Noire était stationnée en Crimée, mais également des unités de la marine, de la défense côtière, d'autres composants au sol, ainsi que de l'aviation".

En conclusion, c'est Maria Zakharova, la porte parole du Ministère russe des Affaires étrangères qui,  commentant les délires de Blinken, comme par exemple celui d'affirmer que "l'OTAN n'a que des agissements défensifs" (il suffit pourtant pour connaitre la vérité de regarder son évolution territoriale européenne au cours des 30 dernières années ou ses bombardements en Yougoslavie, Irak, Afghanistan, Syrie ou Libye par exemple) ou de Victoria Nuland qui a déclaré que de nombreux russes veulent vivre dans un pays comme l'Ukraine, qui a diagnostiqué le mieux - et avec son élégance naturelle - "un dysfonctionnement intellectuel complet des conservateurs occidentaux et de leurs protégés ukrainiens".

De fait, Moscou est réellement préoccupé autant par cette nouvelle menace de voir le conflit du Donbass sortir de de ses tranchées que par l'attitude fermée et hautaine de l'équipe Biden qui depuis les balcons de la Maison Blanche croit pouvoir contrôler la destinée du Monde et son entière soumission à son impérialisme militaro-industriel. 

Aujourd'hui il est limpide que le conflit du Donbass n'est pour les occidentaux que le prétexte idéal pour organiser un isolement maximum de la Russie via des embargos commerciaux, technologiques, bancaires, diplomatiques etc qui jusqu'ici étaient encore protégés par le droit international et celui du commerce (déjà égratignés par les sanctions économiques antirusses). Il faut, pour déclencher ce blocus occidental maximum de la Russie qu'un conflit dynamique éclate entre l'Ukraine et la Russie cette dernière étant bien entendu programmée dans la doxa occidentale pour être désignée comme l'agresseur initial, même si ce sont les chars de Kiev qui ouvrent les hostilités.

Par rapport aux précédentes menaces d'éruption du conflit, comme celle du printemps par exemple, l'agressivité affichée par Kiev est nettement supérieure, tant sur le plan des actions militaires que des discours politiques qui réveillent à l'occasion le dossier de la Crimée, mais surtout cette escalade russophobe ukrainienne est aujourd'hui soutenue ouvertement par ses alliés occidentaux et principalement Washington (qui l'a probablement commanditée). 

Jusqu'à présent les occidentaux jouaient - certes hypocritement - le jeu de la diplomatie et de l'apaisement des tensions avec Moscou, mais force est de constater qu'avec l'administration Biden, qui avait insulté Poutine au début de son mandat en le qualifiant de "tueur", une ligne politique ouvertement agressive a été ouverte par la Maison Blanche (sans toutefois vouloir directement la concrétiser militairement). Et l'accrochage verbal entre Lavrov et Blinken le confirme. 

Jo Biden et Anthony Blinken (qui selon moi sont bien plus des exécutants que des décideurs), en refusant l'un, l'existence de "lignes rouges" sécuritaires russes et l'autre un dialogue diplomatique concernant le Donbass poussent l'Ukraine a abandonner officiellement les accords de Minsk ce que Kiev a factuellement fait depuis longtemps sur le front militaire et celui des négociations. 

La guerre est inévitable, cela est plus que jamais une évidence car tous les rouages de la diplomatie sont bloqués et la situation catastrophique de l'économie occidentale, qui ne réussit pas dans l'instrumentalisation de la pandémie à redémarrer son système, invite à une fuite en avant militaire.

La question est de savoir quand et quelle guerre va survenir en Ukraine et si elle va pouvoir être contrôlée par ceux qui ne veulent un conflit entre Kiev et Moscou que pour installer un blocus autour de la Russie, car pas plus que l'OTAN ne veut lâcher l'Ukraine dans laquelle elle a planter ses crocs, la Russie n'abandonnera pas les russes du Donbass et encore moins de Crimée où est en poste la sentinelle Sud de son front occidental (Sébastopol).

C'est sans nul doute la situation économique, qui entraine lentement mais surement Kiev vers la faillite malgré les perfusions occidentales, qui va pousser les ukro-occidentaux à faire jouer le joker militaire par les ukrops pour mener un plan de protection militaire et de sauvetage économique de leur colonie ukrainienne en parallèle d'un ensemble d'embargos contre la Russie. Et cela quitte en contrepartie à perdre en totalité et définitivement le Donbass et quelques milliers de chairs à canon ukrainiennes. 

Le problème dans cette aventure militaire limitée souhaitée par Washington c'est que Kiev, qui a déjà compris que l'OTAN n'irait pas au feu contre la Russie pour Donetsk et Lugansk mais tout en refusant d'abandonner l'Ukraine, ne voudra probablement pas "être le dindon de la farce" et sous la pression de ses factions nationalistes sera tenter de jouer "le tout pour le tout" en lançant alors des attaques désespérées et suicidaires contre la Crimée et les villes russes frontalières pour que le conflit déborde du théâtre d'opération actuel et force l'OTAN à intervenir quand même.

C'est certainement dans cet esprit de va tout que l'ancien chef de la direction de la sécurité nationale et de la défense du bureau du président ukrainien, le colonel Ivan Aparshin, a déclaré récemment que l'Ukraine devrait lancer des frappes préventives contre la Russie officiellement "afin d'empêcher l'expansion de "l'agression"" alors qu'en réalité n'importe qui peut comprendre qu'au contraire cela pousserait Moscou à réagir et pour le coup jusqu'à Kiev provoquant malgré elle un effet domino où l'OTAN s'engagera plus directement pour "défendre l'intégrité territoriale de l'Ukraine" comme l'a promis Stoltenberg (zone d'exclusion aérienne et terrestre, casques bleus, et bien sûr envoi massif de moyens militaires, mercenaires et contractons avant de se déployer éventuellement elle même)

Ce 7 décembre aura lieu une rencontre virtuelle entre les présidents Poutine et Biden au sujet du volcan ukrainien. Interrogé sur cette discussion avec son homologue russe, le président étasunien, d'une voix de moribond a déclaré aux journalistes "avoir préparé un ensemble d'initiatives dissuasives qui rendront très, très difficile à Vladimir Poutine de faire ce que les gens craignent qu'il fasse". Et ça ne me surprendrait pas que les occidentaux déterrent la chimère des accords de Minsk que le Kremlin a fait l'erreur de signer (acceptant ainsi l'idée que Donetsk et Lugansk sont territoires ukrainiens) pour enfermer à nouveaux les discussions dans une impasse diplomatique et militaire. De toute évidence cette discussion où aucun enjeu ne sera sacrifié par l'un et l'autre, ne changera rien à la situation à part peut-être de retarder encore un peu l'éruption inévitable du volcan.

Erwan Castel

jeudi 27 janvier 2022

Le "fuck off !" de Washington

La crise ukrainienne, pourtant initiée par la subversion de Washington en 2014 et entretenue depuis par le bellicisme de Kiev dans le Donbass, est non seulement en train d'échapper définitivement au contrôle de l'OTAN (qui pensait y récupérer la base stratégique russe de Sébastopol), mais devient même aujourd'hui l'occasion pour la Russie de marquer son territoire avec force, d'imposer à ses "partenaires occidentaux" la nécessité d'un rééquilibrage de l'architecture de la sécurité en Europe. 

Après avoir tergiverser pendant un mois, refusant de répondre à la proposition russe de restaurer une confiance mutuelle et une sécurité collective européenne respectant tout sila zone d'influence de la Fédération de Russie, Washington a finalement rendu ce 26 janvier 2022 à 19h30 sa réponse bicéphale (Maison Blanche & OTAN) aux propositions russes de désescalade de la crise sécuritaire qui secoue l'Europe via John Sullivan, son ambassadeur en Russie.

Une réponse sans surprise arrogante et qui peut se résumer en deux mots: "Fuck off !" 

A 20h00, l'ambassadeur des Etats Unis quitte le 
Ministère russe des Affaires Etrangères après
avoir remis la réponse écrite de Washington aux
propositions russes de sécurité collective.

Immédiatement après le départ sans commentaire de l'ambassadeur US John Sullivan, les salles de rédaction et les canaux des réseaux sociaux sont entrés en effervescence, d'autant plus que les faucons de guerre ont annoncé dans la foulée 2 conférences de presse urgente de l'OTAN et du département d'Etat étasunien, au cours desquelles les points fondamentaux du traité de sécurité collective européenne proposé par Moscou, non seulement vont être rejetés sans ambages mais de surcroit ensevelis sous des exigences arrogantes occidentales inacceptables tel que le retrait russe de Crimée, Transnisstrie, Abkhazie et Ossétie. 

1 / Discours d'Anthony Blinken / Maison Blanche

Le premier à s'exprimer a été Anthony Blinken, le chef de la diplomatie étasunienne dans une conférence de presse aussi laconique qu'agressive où il a refusé en bloc la quasi totalité des propositions russes, piliers d'une nouvelle sécurité collective européenne.


Concernant le document :
  • "Les États-Unis ne publieront pas de réponses aux propositions russes de garanties de sécurité et attendent la même chose de Moscou",
  • "La réponse américaine a été "entièrement coordonnée" avec l'Ukraine et nos alliés européens",
Points d'accord :

  • "Les États-Unis sont prêts à poursuivre le dialogue avec la Russie dans les domaines où la coopération est encore possible"
  • "Les États-Unis et la Russie peuvent coopérer sur les systèmes de missiles de frappe, la transparence des exercices, le contrôle des armements",
  • "Nous comprenons les préoccupations de sécurité de la Russie, nous avons les nôtres. Mais nous sommes prêts au dialogue. Voyons ce que dira Moscou",
  • Blinken "prévoit de discuter avec Lavrov de la situation avec la réponse américaine sur les garanties de sécurité dans les prochains jours",

Points de désaccord :

  • "Les États-Unis affirment que  l'Ukraine continuera d'avoir son propre choix quant à son adhésion ou non à l'OTAN",
  • "Nous continuons à défendre et n'abandonnerons pas le principe des "portes ouvertes" à l'OTAN"
  • "non seulement les États-Unis renforcent les capacités militaires de l'Ukraine – et continueront de le faire – mais ils cherchent également des moyens de stimuler son économie",
  • "Les États-Unis livreront un nouveau lot d'aide à la sécurité à l'Ukraine dans les prochains jours"
Points divers :
  • "Les recommandations aux Américains de quitter l'Ukraine ne signifient pas que les États-Unis sont convaincus que la Russie lancera une invasion",
  • "Les États-Unis veilleront à ce que l'approvisionnement énergétique mondial ne soit pas interrompu en cas d'action russe",
Et après ?
  • "Nous sommes prêts à ce que la Russie choisisse la voie de l'agression",
  • Blinken dit qu' "il reste à la Russie de décider comment réagir : nous sommes prêts dans tous les cas",
  • Blinken ajoute que "Washington veut emprunter la "voie diplomatique... Nous sommes prêts dans tous les cas".

2 / Discours de Jens Stoltenberg / OTAN
 
Quelques minutes plus tard, c'était au tour de Jens Stoltenberg, le secrétaire Général de l'OTAN de s'exprimer depuis Bruxelles, au sujet des réponses de l'Alliance aux propositions russes dans un ton également agressif et arrogant.


Concernant le document:
  • "La réponse de l'OTAN sur les garanties de sécurité a été remise à l'ambassadeur de Russie à Bruxelles",
  • "l'alliance avait transmis ses réponses écrites à la Russie "en parallèle avec les États-Unis"
  • "Le document avec notre réponse à la Russie est soutenu par tous les alliés, il a été formulé conjointement". 
Points d'accord:
  • "L'OTAN invite la Russie à reprendre les séances d'information sur les exercices, ainsi que le dialogue sur le contrôle des armements, les missiles et les armes nucléaires et l'espace",
Points de désaccord... et d'arrogance:
  • "L'OTAN rejette la demande de la Russie de ne pas s'étendre",
  • "La Russie doit retirer ses troupes de ses frontières, de l'Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie",
Une exigence de l'OTAN qui sent l'ultimatum
  • "L'OTAN est une alliance défensive et ne cherchera pas la confrontation" ("Ben voyons !"), 
  • "Nous avons clairement indiqué que nous ne transigerons pas sur nos principes fondateurs, chaque nation a le droit de choisir sa propre voie",
  • "L'OTAN renforce sa présence dans les régions de la mer Baltique et de la mer Noire",
  • "Nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour protéger et défendre tous les alliés",
  • "l'OTAN respecte la décision de la Géorgie et de l'Ukraine, qui souhaitent devenir membres de l'alliance, mais aussi de la Suède et de la Finlande, qui souhaitent rester partenaires",
  • "Pour déployer la Force de réaction de l'OTAN, nous avons besoin d'une décision du Conseil de l'Atlantique Nord. Cette décision sera prise si nécessaire et nous nous déploierons si nécessaire".
Points divers
  • "Nous sommes confrontés à un moment critique de la sécurité euro-atlantique",
  • "L'OTAN propose à la Russie de rétablir les missions à Moscou et Bruxelles",
  • "L'OTAN invite la Russie à établir une ligne de communication directe et à tirer le meilleur parti des contacts militaires pour éviter les incidents",
  • "L'OTAN propose à Moscou de tenir une série de consultations sur la sécurité au sein du conseil Russie-OTAN, a déclaré le secrétaire général de l'alliance",
  • "Nous avons augmenté la préparation au combat de nos forces. La Force de réaction avancée de l'OTAN se compose de 5 000 soldats qui peuvent être déployés en quelques jours"
Et après ?
  • "Alors que nous travaillons pour une bonne solution, nous sommes également préparés au pire". Nous avons des plans en place que nous pourrions exécuter dans un délai très court. Certains de ces plans datent de l'invasion russe de l'Ukraine en 2014 ",
  • Jens Stoltenberg au sujet de l'OTAN et de la Russie déclare: "Ce n'est pas un secret, nous sommes loin l'un de l'autre, c'est pourquoi il est encore plus important d'examiner les propositions et d'identifier les domaines dans lesquels travailler ensemble"

3 / Les premières réactions 

En attendant que Moscou donne sa conclusion, les réponses sans surprise occidentales et les commentaires acerbes de Blincken et Stoltenberg où l'arrogance perçait sous l'intransigeance ont immédiatement suscité des réactions de part et d'autre du nouveau rideau de fer qui s'abat sur l'Europe.

En Russie, le sénateur Dzhabarov a déclaré à Ria Novosti :
  • "La réponse américaine aux garanties de sécurité proposées par Moscou ne peut pas satisfaire la Russie, elle ne peut être acceptée. La réponse américaine aux propositions russes indique que Washington entre dans une confrontation directe et entame une confrontation mondiale".
En Allemagne, DPA, la plus grande agence de presse conclut:  
  • "La réponse de l'OTAN aux propositions de Moscou concernant les garanties de sécurité indique que les principales exigences de la Russie sont inacceptables".

Au vu de la gravité des réponses occidentales, la Fédération de Russie se donne quelques jours pour sa réponse conclusive, pendant lesquels elle va engager des consultations avec ses alliés, dont la Chine qui faut-il le rappeler est aussi dans le collimateur de la ploutocratie mondialiste.


Parallèlement à ce retour de courrier des occidentaux, 2 réunions autour des accords de Minsk (format Normandie et groupe de contact tripartite) essuyaient, comme d'habitude, des échecs totaux et dans une addiction à une réunionite stérile leurs représentants se donnaient, comme d'habitude, d'ultérieurs rendez-vous sans illusion.


En attendant à Moscou, le temps des décisions concrètes et des actes forts est (enfin) arrivé, comme par exemple les décisions prochaines de livrer des armes défensives adéquates aux Républiques populaires de Donetsk et Lugansk qui voient arriver en face de leurs milices des tonnes d'armes de l'OTAN, et même d'envisager sérieusement leur reconnaissance officielle en tant que républiques indépendantes, ce qui autoriserait dans la continuité des échanges économiques signés l'année dernière la mise en place d'une coopération militaire réellement dissuasive...


Conclusion

La réponse écrites bicéphale de Washington (Maison Blanche & OTAN), n'a apporté aucun élément nouveau et a confirmé ce qui avait déjà été dit par ses représentants lors des divers pourparlers présidentiels et diplomatiques entre les Etats-Unis et leurs laquais et la Fédération de Russie.

Le fait que cette position étasunienne est couchée sur le papier démontre l'hypocrisie de ses intentions de "poursuivre le dialogue" ad vitam aeternam et sa volonté nuire aux intérêts sécuritaires et économiques de la Fédération de Russie et ses alliés quitte à s'engager vers une confrontation radicale avec des options militaires indirectes voire directes.

Preuve en est que pendant cette journée des papiers de l'arrogance étasunienne, dans le ciel du Donbass pas moins de 5 aéronefs stratégiques de l'OTAN (drone et avions de reconnaissance électronique) fouillaient la ligne de front et les régions frontalières russes tandis que décollait des Etats Unis vers Kiev une 4ème livraison d'armes américaines aux forces ukrainiennes et qu'un autre gros porteur C17 "Globemaster" effectuait une liaison sur Lvov (Est Ukraine) pour y renforcer l'assistance militaire canadienne. 


Ces réponses écrites occidentales qui excluent formellement toute négociation des discussions possibles confirment l'échec d'une diplomatie internationale qui ne pourra être restaurée malheureusement qu'après une redistribution militaire des cartes.

"Accrochez vos ceintures, nous risquons de rentrer dans une zone de turbulence..."

Erwan Castel

dimanche 9 janvier 2022

La "trêve des confiseurs" se termine

Si Noël brille encore dans les yeux des enfants, sur le front du Donbass, les détonations de l'artillerie ukrainienne ont refait leur apparition comme pour clôturer la trêve des confiseurs que pour donner le ton aux discussions Est-Ouest qui vont s'ouvrir lundi au sujet de l'Ukraine et de l'OTAN et qui s'annoncent plus que difficile au vu des déclarations bornées des responsables occidentaux qui non seulement refusent de renoncer à l'extension de l'OTAN met jettent de l'huile sur le feu d'une crise kazakhtanaise, où l'OTAN via ses idiots utiles régionaux tente de parasiter une protestation populaire pour rejouer un deuxième Maïdan mais cette fois sur le flans méridional de la Russie.

Le samedi 8 janvier au soir, la ligne de front Nord et Ouest de Donetsk a été réveillée par des tirs ukrainiens, certes sporadiques mais qui ont rompu le silence des gros calibres observés ces derniers jours (ce qui n'a pas empêché les ukropithèques d'avoir 3 tués et 7 blessés hors combat dans des overdoses, ivresses, accidents et rixes).

Les informations civiles et renseignements militaires confirment la poursuite du déploiement ukrainien sur le front du Donbass qui a aujourd'hui concentrer plus de la moitié des effectifs combattants ukrainiens, ce qui explique aussi que, pour maintenir le minimum de ses forces sur le reste du territoire, Kiev fasse appel à des unités spéciales de volontaires nationalistes que l'on voit être disséminées tout le long de la ligne de front, la dernière en date étant une section de paramilitaires de l'organisation DUK qui est arrivée sur le front de Marinka, au Sud Ouest de Donetsk.

Ici,  c'est à Valuyskoye, au Nord de Lugansk que flotte
à côté du drapeau ukrainien le drapeau du "Prayvi Sector"
d'une unité de radicaux nationalistes qui a pris possession
de l'école du village pour faire poste de commandement.

Mais pour le moment, c'est encore au niveau des tranchées de la diplomatie de l'OTAN que sont observées les plus grosses salves d'artillerie en direction du Kremlin auxquelles se rajoute une campagne russophobe occidentale organisée autour de la crise kazakhstanaise (voir articles précédents).

Dans toutes les déclarations des responsables occidentaux, militaires et politiques et depuis 2014, il y a une constante c'est d'ignorer totalement les républiques populaires de Donetsk et Lugansk qui pourtant sont partie prenante au conflit ainsi que leurs populations et d'assister à cette situation hallucinante initiée par les ukro-atlantistes qui consiste, et avec mépris, 
  1. à écarter des discussions pour résoudre le conflit du Donbass l'un des deux belligérants (en responsabilisant la Russie qui elle n'y participe pas), 
  2. à ignorer totalement le sort des populations de Donetsk et Lugansk, sous blocus et bombardements depuis 2014, et pire de les accuser d'occupation de leurs territoires !
Au cours de la semaine dernière, le théâtre du cynisme occidental a multiplié ses représentations pour mieux préparer l'opinion publique à l'échec programmé des réunions internationales qui doivent se dérouler du 10 au 13 janvier autour de l'Ukraine et des propositions russes concernant l'OTAN. 
Ainsi entres autres vols de faucons nerveux a t-on pu assister à une tournée occidentale du secrétaire d'Etat étasunien Anthony Blinken dans le rôle d'un sergent recruteur en manque d'effectifs, pour rencontrer entre autres laquais du Nouvel Ordre Mondial allemands, israéliens, japonais... en répétant au sujet de la Russie à propos de l'Ukraine qu'elle est "un peu comme le renard disant qu'il n'a pas d'autre choix que d'attaquer le poulailler parce que la poule représente une menace".
  • Avec Annalena Baerbock, la ministre allemand des Affaires Etrangères la pression de Blinken s'est concentrée surtout sur le gazoduc russe North Stream 2 que Berlin, qui est co-investisseur, rechignait jusqu'à présent de sacrifier sur l'autel des intérêts de Washington. Si l'on en croit  Baerbock qui a déclaré "Si la Russie renouvelle son agression contre l'Ukraine, il serait certainement difficile de voir du gaz y circuler à l'avenir" à l'issue de son entretien avec le faucon étasunien, il semblerait que l'aigle allemand ait perdu ses dernières plumes.
  • Avec Yair Lapid le ministre israélien des Affaires Etrangères, Blinken a joué au maquignon, réitérant auprès de Tel Aviv le soutien inconditionnel des USA face à l'Iran en échange de son soutien réciproque face à la Russie.
  • Avec Yoshimasa Hayashi, le ministre japonais des Affaires Etrangères, Hayashi Blinken a là aussi marchandé avec Tokyo une augmentation de la coopération américano-japonaise en échange de son alignement à la stratégie de Washington dans le dossier ukrainien.
N'ayant pas le don d'ubiquité, Blinken a délégué à d'autres faucons une partie de sa tournée des laquais de l'OTAN comme par exemple:
  • Avec Ángeles Moreno Bau le secrétaire d'État du ministère espagnol des Affaires étrangères, Wendy Sherman, secrétaire d'État adjointe à la Maison Blanche s'est assurée de la coordination des efforts étasuniens, espagnols et européens pour imposer des sanctions couteuses à la Russie en cas d'intervention militaire russe contre l'Ukraine
Josep Borrell, le chef de la diplomatie de l'Union Européenne sur le front du Donbass

Concernant l'Union Européenne justement, son chef de la diplomatie Josep Borrell est venu physiquement apporter le soutien de l'UE aux forces armées ukrainiennes lors d'une visite de la ligne de front  à Stanytsya Luhanska (Nord de Lugansk), où sans évoquer une seule fois les populations de Donetsk et Lugansk et bien sûr en ignorant les violations ukrainiennes du cessez le feu, l'absence de troupes russes sur le front de Kiev (notifiées même par l'OSCEl a déclaré que "toute nouvelle agression militaire russe aura des conséquences massives ; la Russie doit désamorcer et mettre pleinement en œuvre les accords de Minsk"

Lors de sa conférence de presse finale réalisée avec Dmitri Kuleba le Ministre ukrainien des Affaires Etrangères, Josep Borrell a rappelé; "l'Union Européenne est le partenaire le plus fiable de l'Ukraine. Nous apportons un soutien politique, économique et financier. Plus de 17 milliards d'euros ont été fournis à l'Ukraine après l'occupation de la Crimée par la Russie. Et l'accord d'association que l'UE a signé avec l'Ukraine est l'accord le plus ambitieux et le plus complet que l'UE ait jamais signé avec un autre État".
Et l'ukrainien Kubela de préciser :"L'Union européenne est aux côtés de l'Ukraine pour contrer la politique agressive de la Russie, et nous parlons non seulement de soutien politique, mais aussi de solutions très pratiques. Par exemple, l'UE a récemment rejoint l'Ukraine au Fonds européen pour la paix, dans le cadre duquel 31 millions d'euros seront consacrés au renforcement des capacités des forces armées ukrainiennes. Ce soutien vise à renforcer la capacité de l'Ukraine à se défendre, car l'Ukraine est engagée dans la diplomatie, la mise en œuvre des accords de Minsk et un règlement diplomatique du conflit "

...31 millions d'euros d'aides pour une armée en guerre provenant d'un "fonds pour la paix"... fallait oser !


A quelques heures du début des négociations entre Washington et Moscou autour de l'Ukraine et de l'OTAN, de nouvelles sanctions économiques potentielles contre la Russie sont à nouveau au coeur des discussions occidentales, l'Ukraine demandant même l'instauration de "sanctions préventives" anti-russes ("les cons ça ose tout..."), ainsi des discussions récentes révélées par le New York Times ente les USA et leurs alliés concernant l'éventualité de couper les plus grandes institutions financières russes des transactions mondiales (Swift), d'imposer un embargo sur certaines technologies de fabrication américaine d'armer des milices ukrainiennes en plus de l'armée si la Russie intervenait militairement dans la région.

Le département américain du Commerce a même préparé un décret qui interdirait l'exportation de tout bien de consommation vers la Russie, des téléphones et ordinateurs portables jusqu'aux réfrigérateurs et machines à laver et tout autre technologie qui contenant de l'électronique de fabrication ou de conception américaine. Ce décret s'appliquerait non seulement aux fabricants américains, mais également aux fabricants européens, sud-coréens et étrangers qui utilisent des puces ou des logiciels américains.

Mais ces discussions menaçantes et interminables concernant des sanctions économiques anti-russes confirment aussi et surtout :
  • Que les occidentaux n'ont pas du tout envie d'engager l'OTAN dans des affrontements militaires directs avec les forces russes pour sauver leurs chiens fous de Kiev.
  • Que les sanctions anti-russes ne font pas l'unanimité eu égard aux effets secondaires subies par les économies occidentales déjà fortement impactées par les frises en cours.
  • Que les conséquences des sanctions précédentes sur l'économie russe ayant été décevantes voire contre productives, elles sont loin d'être le levier contraignant prévu.
  • Que le déclenchement de nouvelles sanctions anti-russes risque par contre de couper radicalement les dialogues diplomatiques qui ont été jusqu'à aujourd'hui maintenus.
En revanche ce qui est sûr d'être décidé collégialement par les occidentaux, c'est l'augmentation de l'aide logistique militaire et financière aux forces armées ukrainiennes, qu'il y ait ou non d'intervention russe dans le Donbass, comme par exemple ce projet révélé par NBC News de livraisons de missiles antiaériens portatifs Stinger à Kiev par les États-Unis et  d'autres membres de l'OTAN.

Cette stratégie étasunienne de la carotte et du bâton tente pour moi de paralyser préventivement une potentielle réaction militaire russe dans le scénario d'une nouvelle offensive militaire ukrainienne contre les populations du Donbass que parallélement elle encourage avec des aides militaires augmentées et des soutiens politico-financiers renouvelés. 

Là encore c'est un doux fantasme d'une doxa mondialiste tellement arrogante et amorale qu'elle oublie qu'il existe encore de par le Monde des pays qui obéissent d'abord à des principes sécuritaires et des valeurs humaines n'hésitant pas à leur sacrifier des intérêts consommables.

Quant aux négociations Est-Ouest qui vont animer cette deuxième semaine de 2022, sans vouloir jouer au pessimiste incurable, je pense qu'elles ne vont qu'acter le refus occidental des propositions russes de sécurité collective présentées le 17 décembre dernier ainsi que la fin d'une stratégie diplomatique occidentale cynique aux frontières de la Russie. 

La Russie de son côté qui a reculé depuis 30 ans jusqu'à ses frontières, voyant s'installer les missiles étasuniens à quelques minutes seulement de ces centres névralgiques (pour ceux qui ne comprennent toujours pas qu'ils imginent simplement des bases russes s'installer au Nord du Mexique), a bien signifié qu'elle défendrait désormais ses lignes rouges coûte que coûte.

Le vice-ministre des Affaires étrangères Sergueï Riabkov l'a encore confirmé avant de s'envoler vers Genève: "Nous n'accepterons aucune concession. Cela est complètement exclu", rajoutant en faisant certainement référence aux propos de Josep Borrell, "Nous sommes déçus des signaux venant ces derniers jours de Washington, mais aussi de Bruxelles".

Cela engagera probablement l'Europe vers une escalade militaire globale où l'Ukraine jouera le rôle du détonateur mais qui mettra fin aussi j'en suis sûr à l'hégémonie mondialiste actuelle.

Erwan Castel

Réalistes concernant l'issue des négociations à venir
les forces armées russes poursuivent le renforcement
de leurs dispositifs de défense sur leur frontières avec
la menace d'une offensive ukrainienne dans le Donbass.

vendredi 2 septembre 2022

La balle est dans le camp des occidentaux


Aujourd'hui, il apparaît de plus en plus clair que les occidentaux jettent à la fois avec leurs armes de l'huile sur le feu de la guerre qui fait rage en Ukraine et avec leur narratif propagandiste de la fumée sur les origines géopolitiques qui ont provoqué cette engrenage belliciste et qui sont le fait d'une hégémonie incontestable, et inadmissible pour Moscou, de l'OTAN vers les frontières de la Russie.

On ne peut juger la brutalité qui survient à un moment de l'Histoire sans d'abord observer et les événements qui ont conduit à ce choix extrême. Aborder comme le font la plupart des commentateurs occidentaux (et par le prisme de l'émotion) ce conflit tragique qu'à partir du 24 février 2022 est non seulement partiel, partiel et malhonnête mais participe à l'asservissement des peuples européens et au suicide de l'Ukraine.

Et parmi les pays européens coupables dans cette nouvelle tragédie de l'Histoire se trouve en premier lieu  la France qui, dans le suivisme capitaliste irresponsable de ses gouvernements de droite et de gauche à la stratégie belliciste de Washington et au lieu de faire valoir son héritage historique dans une volonté médiatrice (où elle aurait tout à gagner) préfère jeter de l'huile sur feu, sacrifier son économie déjà agonisante et menacer sa population de se retrouver impliquée militairement dans un conflit qui ne la regarde pas.

Ce 27 août, Dmitri Medvedev, Vice Président du Conseil de Sécurité de la Fédération de Russie a accordé un entretien au journaliste français Darius Rochebin (LCI) Afin de rappeler le contexte et les enjeux du conflit russo-ukrainien en cours. Malgré les coupures de parole intempestives de l'impoli journaliste, l'ancien président et Vice président de la Russie a réussi a rappelé les menaces subies par la Russie qui ont mené à cette tragédie européenne, les enjeux du conflit actuel et ses perspectives d'exacerbation ou d'apaisement et qui dépendent en grande partie du comportement  des pays occidentaux, qui pour le moment ne font que jeter depuis 8 ans de l'huile sur le feu, et de manière exponentielle, au lieu d'œuvrer pour la Paix en Europe.

Certains considéreront probablement le narratif de Dmitri Medvedev comme celui d'une "Pravda" propagandiste moscovite.... Et pourtant si on observe les vraies analyses qui fusent depuis plusieurs années autour du conflit ukrainien on ne peut que constater une convergence de nombre de leurs observations et conclusions. 

Ainsi de ce récent article du "National Interest" une publication étasunienne de renom qui, le 12 août 2022, rappelle la responsabilité de la stratégie de Washington dans le conflit actuel et appelle les néo-conservateurs à réaliser un "changement de cap" .

Cette longue et argumentée analyse signée Ramzy Mardini me paraît essentielle pour comprendre la cinétique géopolitique ayant amené l'Europe au dessus du gouffre, et surtout la responsabilité de la stratégie de Washington poussant l'hégémonie de l'OTAN a provoquer la Russie jusqu'à une intervention militaire coercitive visant à obtenir légitimement  le statut de neutralité de l'Ukraine. L'auteur démontre avec pertinence la responsabilité persistante des occidentaux dans la prolongation et l'exacerbation du conflit, tant par les aides militaires accordées à Kiev que par un narratif exagérant outrancièrement les objectifs militaires et politiques russes, pour les justifier quitte au passage à détruire complétement l'Ukraine.

Une longue lecture mais qui en vaut la peine...

Erwan Castel

Source du lien : National Interest

Correction de cap vers la diplomatie 
dans la crise ukrainienne

Washington doit accepter son rôle dans la provocation et maintenant la prolongation de la guerre.

par Ramzy Mardini

"Alors que les États-Unis continuent d'approfondir leur implication en Ukraine, les décideurs politiques affirment que les dangers et les sacrifices coûteux sont toujours justifiés. "Aussi longtemps que cela prendra", a souligné le président Joseph Biden lors du sommet de l'OTAN à Madrid en juillet, "la Russie ne peut en fait pas vaincre l'Ukraine et aller au-delà de l'Ukraine". Cette approche progressive est soutenue par des hypothèses jumelles sur la guerre, qui prétendent que le président russe Vladimir Poutine a eu recours à une invasion militaire « non provoquée » de l'Ukraine pour atteindre des objectifs « maximaux » de conquête.

Et pourtant, ils sont propagés, à plusieurs reprises, dans le discours occidental sur la guerre. Le but du récit qu'ils évoquent est simple. La distorsion et l'inflation de la menace servent à contraindre et à permettre aux gouvernements occidentaux de poursuivre - et de maintenir - des politiques radicales pour empêcher la Russie de remporter une victoire en Ukraine.

Au début, avec des préjugés déchaînés en Occident, l'accès flagrant et déséquilibré des médias au conflit avait également sapé leur lisibilité de ce qui se passait sur le terrain. Par défaut, il s'est trop appuyé sur les informations fournies par un côté du grand livre de la guerre. Cela a donné à Washington (et aussi à Kiev) un accès presque illimité pour façonner l'interprétation de la guerre et de ses événements au public occidental sans faire face à beaucoup, voire aucun, examen minutieux.

En effet, le public américain a été amené à soutenir une guerre par procuration coûteuse et risquée contre la Russie. Ensuite, il a été activement amené à croire que l'Ukraine gagnait le combat, malgré des rapports ultérieurs selon lesquels la communauté du renseignement américain n'avait pas une représentation précise de la guerre sur le terrain depuis son tout début.

En tant qu'outil de politique étrangère, l'inflation de la menace implique des actions concertées et délibérées pour déformer l'information et manipuler la perception du public afin d'inspirer une peur et une indignation exagérées. Cela contribue à son tour à justifier des politiques coûteuses et risquées qui, autrement, n'obtiendraient pas un soutien politique et public suffisant. De tels efforts non seulement amplifient la menace posée par un adversaire, mais caractérisent également la source de l'agression comme une qualité intrinsèque de son leadership. Il s'agit de discréditer la croyance que son comportement peut être une réaction à ses propres politiques ou actions motivées par les circonstances. Ainsi, la ligne de conduite souhaitée se situe dans le discours public comme la seule voie raisonnable à suivre.

Inutile de dire que Poutine a déclenché une guerre illégale et injustifiée. Pourtant, pour permettre une correction de cap vers une solution diplomatique, c'est le récit occidental de la guerre qui nécessite une répudiation.

Prenons, par exemple, la prétendue certitude en Occident que l'armée russe cherchait à conquérir un pays fortement peuplé et nationaliste avec ferveur de la taille du Texas – et qu'elle avait initialement l'intention de le faire en quelques jours, rien de moins. Cette croyance est totalement sans fondement. En fait, même l'armée américaine est incapable de réaliser un tel exploit en si peu de temps. Et pourtant, le mensonge, qui a formé la perception occidentale des intentions de la Russie, reste inchangé. Il en va de même pour la déviation incessante de Washington de tenir toute responsabilité pour avoir provoqué l'invasion, malgré son implication omniprésente et croissante dans la crise qui l'a précipité.

Aujourd'hui, le récit d'une guerre non provoquée et à visée maximale persiste et domine le discours public en Occident. Il ne fait aucun doute qu'il a fait progresser le soutien populaire et politique pour une noble cause. Non seulement cela aide à punir l'agression de la Russie dans l'invasion d'un pays souverain, mais cela aide également l'Ukraine à se défendre. Dépassant désormais les 53 milliards de dollars d'aide totale depuis le début de la guerre le 24 février, l'engagement notable des États-Unis vise à maintenir l'Ukraine dans la lutte à long terme. Par extension, il prolonge l'effort pour saigner et dégrader l'armée russe dans l'espoir d'amorcer son retrait d'Ukraine.

Cependant, le compromis consistant à maintenir intacte une réalité déformée sape de meilleurs jugements pour mettre fin de manière responsable à la guerre qui ravage l'Ukraine. En effet, malgré les objectifs stratégiques et moraux que le récit est censé faciliter, sa propagation a également entravé la diplomatie, étendu les conséquences de la guerre au-delà de l'Ukraine et intensifié ses modes de destruction en son sein. Plus troublant encore, le retour de flamme continue de s'aggraver. Étant donné que l'approche de l'Occident a été fondée sur des hypothèses trompeuses pour l'adopter, assurer sa poursuite dans le temps deviendra plus difficile et inextricablement lié à une escalade militaire risquée et à des effets négatifs plus importants sur l'économie mondiale.

Activation du refus par proxy

Fin 2021, alors que le pessimisme face à la crise s'intensifiait, Biden s'est engagé à mettre en place "l'ensemble d'initiatives le plus complet et le plus significatif pour qu'il soit très, très difficile" pour Poutine de "faire ce que les gens craignent qu'il fasse". Cela comprenait la dissuasion des variantes de punition et de déni. La dissuasion par la punition impliquait une série de sanctions de représailles infligées à l'économie russe si elle envahissait son voisin. La dissuasion par déni s'est concentrée sur la manipulation du calcul de Poutine pour éviter une invasion en la rendant peu susceptible de réussir. De plus, cela a également préparé les États-Unis à alourdir, compliquer et gâcher les chances de la Russie d'une victoire rapide et économique si elle recourait à la guerre.

Mais les problèmes avec la stratégie américaine ont persisté. D'une part, l'hésitation en Europe, compte tenu de la dépendance économique du continent vis-à-vis des exportations énergétiques russes, a entravé la crédibilité de la dissuasion par la répression. Sanctionner la Russie risquait de prendre des mesures de rétorsion en nature. D'autre part, la dissuasion par déni était inopérante par un engagement militaire direct. En fin de compte, l'arsenal nucléaire de la Russie a éliminé cette possibilité et ni les États-Unis ni l'OTAN n'avaient l'intention d'envoyer des troupes en Ukraine, craignant une escalade vers la corde raide nucléaire. Proférer des menaces de guerre directe serait considéré comme un bluff par Moscou et ne parviendrait pas à dissuader son agression.

Ainsi, pour combler le vide coercitif et renforcer et signaler la détermination, Washington s'est tourné vers la menace d'inflation. Cela visait à étayer les menaces continues de sanctions et à faciliter une stratégie dissuasive d'engagement militaire indirect - ou de déni par procuration. Étant donné que les États-Unis ne peuvent pas empêcher directement la Russie d'atteindre ses objectifs en Ukraine, ils peuvent essayer de rallier le soutien occidental pour surcharger sa stratégie, ses ressources et ses tactiques, ce qui rend une invasion plus coûteuse à poursuivre et moins susceptible de réussir si elle est poursuivie. Sans menace d'inflation pour garantir l'adhésion politique et publique, l'engagement d'aider à défendre l'Ukraine échouerait, serait réduit à des gestes symboliques ou s'effondrerait dès que les risques et les coûts augmenteraient.

La logique motrice est de façonner le récit parce que le récit permet une forme indirecte de dissuasion par déni. L'armée russe peut, en fin de compte, obtenir un certain degré ou un résultat de victoire sur le champ de bataille en Ukraine. Cependant, le coup porté à l'Occident - et à l'ordre international libéral qu'il cherche à préserver - est atténué si cette victoire coûte cher à Moscou, à tel point qu'elle transforme le récit de la guerre en erreur de Poutine.

Sans aucun doute, la perspective d'une autre calamité en politique étrangère pesait lourdement sur la Maison Blanche. En 2021, le fiasco qui a suivi le retrait américain d'Afghanistan - provoquant une prise de contrôle rapide et imprévue par les talibans - avait porté atteinte à l'image post-Trumpienne de la compétence et de la crédibilité de Biden sur la scène mondiale. À la maison, il ne s'est jamais complètement remis. Une victoire militaire russe en Ukraine entraînerait une défaite encore plus conséquente et humiliante pour l'Occident, en particulier les États-Unis. Certains craignaient que des débâcles consécutives à l'étranger n'affaiblissent la dissuasion américaine étendue à Taïwan, enhardissant les efforts de la Chine pour contrôler les îles. En conséquence, d'un point de vue du renseignement, politique et stratégique, Washington a dû faire face à d'énormes pressions pour sur-corriger la crise en Ukraine.

En tant que telle, l'administration Biden s'est donné beaucoup de mal pour refuser à la Russie tout semblant de victoire rapide, qu'il s'agisse d'un triomphe militaire rapide ou d'une capitulation politique rapide de Kyiv. Au départ, les États-Unis ont travaillé pour combler le fossé entre leurs alliés de l'OTAN. Pour permettre à une menace dissuasive plus crédible de se matérialiser, il a partagé des renseignements sur le renforcement militaire de la Russie lors d'une conférence de deux jours à Riga, en Lettonie, qui s'est tenue les 30 novembre et 1er décembre 2021. Mais la détermination de Poutine n'a semblé que se durcir. Au début de 2022, il était évident que la dissuasion par la punition ne parvenait pas à désamorcer la crise. À leur tour, les États-Unis ont intensifié leurs efforts de dissuasion par déni.

En janvier 2022, l'administration Biden s'est penchée en avant pour devancer une invasion qui n'avait pas encore eu lieu, mais qu'elle devait néanmoins être prête à affronter. Trois éléments de preuve clés ont indiqué une intensification de l'approche américaine. Premièrement, les responsables américains ont commencé à estimer publiquement qu'une invasion était de plus en plus probable. "Je suppose qu'il (Poutine) va emménager", a déclaré Biden le 19 janvier, "Il doit faire quelque chose." C'était un changement par rapport à la position précédente, qui soulignait que l'intention d'invasion de Poutine était inconnue ou peu concluante. Deuxièmement, les États-Unis ont incorporé des plans basés sur le déni pour anticiper et étouffer la probabilité d'une victoire rapide de la Russie au cas où une invasion se produirait. Enfin, des indications notables d'inflation des menaces ont commencé à apparaître dans le discours public, où les objectifs apparents de la Russie et le danger projeté pour l'Occident étaient délibérément exagérés.

Ces changements se sont produits alors que les États-Unis se préparaient sciemment à rejeter officiellement la proposition diplomatique de la Russie plus tard ce mois-là. Se concentrant sur les griefs et les inquiétudes concernant le rôle de l'OTAN et son expansion vers l'est pour introniser l'Ukraine, la Russie a présenté un projet d'accord en décembre 2021 pour réinitialiser l'arrangement de sécurité de l'après-guerre froide avec l'Occident. Mais dans une lettre remise, la proposition diplomatique a été déclarée par les États-Unis, dans les termes les plus clairs, comme étant sans issue. "Il n'y a pas de changement. Il n'y aura pas de changement », a déclaré le secrétaire d'État Antony Blinken le 26 janvier, en ce qui concerne l'engagement des États-Unis à maintenir la politique d'ouverture de l'OTAN aux membres potentiels, y compris l'Ukraine.

Un angle mort au sein du renseignement américain

Dans le discours médiatique, la communauté du renseignement américain était « sur le coup » en prédisant une invasion de l'Ukraine. Mais cette hypothèse est trompeuse, au mieux, et dangereuse, au pire. Il a permis aux déclarations et aux avertissements émis par les décideurs politiques américains, qui citent l'autorité du renseignement, de ne pas être contestés. Après un examen plus approfondi, un examen de la rhétorique de l'administration Biden à la veille de la guerre suggère de bonnes raisons de remettre en question la qualité de leurs informations. Sans aucun doute, le manque d'accès aux décisions et aux délibérations au sein du Kremlin s'étend au manque de compréhension des intentions de la Russie. Par conséquent, la certitude adoptée par les dirigeants américains lorsqu'ils maximisent l'objectif de guerre de la Russie n'est pas fondée et constitue un dépassement.

Une bonne dose de scepticisme quant à la véracité et à la profondeur du renseignement américain – ou, du moins, à la manière dont les élites politiques l'ont présenté au public – est nécessaire. Premièrement, étant donné la rhétorique et les actions de Washington tout au long de la crise, rien n'indique de manière crédible que l'accès aux délibérations de Moscou sur les objectifs, la stratégie et les intentions ait jamais été obtenu par la communauté du renseignement américain. Deuxièmement, la recrudescence de l'alarmisme de la onzième heure des responsables américains était également liée à une campagne d'information intensifiée qui cherchait à anticiper et à gonfler la menace russe afin de la dissuader. Fait important, les preuves de l'inflation des menaces avaient bien précédé le passage à l'affirmation d'une quasi-certitude d'une invasion. Il est donc difficile de démêler et de discerner si l'alarmisme provenait de nouveaux courants de renseignement ou s'il découlait de décisions politiques visant à renforcer la dissuasion par le déni. Enfin, il existait de profondes incitations politiques et stratégiques pour les décideurs américains (et la communauté du renseignement) à couvrir leurs paris. Après la débâcle en Afghanistan, l'incertitude et l'inaccessibilité du Kremlin inciteraient probablement à élargir les estimations du renseignement ou les déclarations politiques pour incorporer un certain niveau de plausibilité par rapport au pire scénario. En tant que tel, il ne fait aucun doute qu'éviter les dommages surmontables d'être à nouveau pris au dépourvu était une préoccupation primordiale, entraînant une surcorrection. les décideurs politiques (et la communauté du renseignement) pour couvrir leurs paris. 

Contrairement à la représentation populaire, l'avertissement américain d'une invasion de l'Ukraine ne nécessite pas que l'accès des renseignements aux intentions, aux objectifs et à la stratégie de la Russie ait motivé sa décision d'émettre une prédiction. En fait, ce n'est qu'au cours de la dernière semaine de l'escalade militaire qui a duré un an que les responsables américains ont signalé un certain niveau de certitude quant à la perspective d'une invasion russe, tout en restant engagés à trouver une solution diplomatique. Les avertissements se sont multipliés sur la probabilité d'une guerre alors que la crise s'intensifiait visiblement jusqu'à un point d'ébullition. À Washington, l'inquiétude s'est accrue face au signal coûteux de Moscou après avoir rendu public son ultimatum le 17 décembre 2021, par lequel son rejet constituerait un prétexte à envahir. Certains pensaient que la simple émission des demandes par la Russie avait indiqué qu'une invasion était une fatalité.

Dans son engagement public, Washington a couvert son évaluation de la menace. Il a signalé qu'une invasion russe était une probabilité croissante, a gonflé la menace pour aider à renforcer les efforts de dissuasion en cours, mais a toujours formulé ces avertissements dans une incertitude persistante concernant les plans et les intentions de Poutine. Cet acte d'équilibre rhétorique a servi à préserver la perception publique de la crédibilité américaine, quelle que soit la façon dont les événements se sont déroulés. Si la Russie envahissait, les États-Unis attribuent l'exactitude de leurs renseignements aux préparatifs avancés pour faire face à la menace ; en l'absence d'invasion, il attribue sa stratégie de dissuasion qui a permis de contrôler l'agression de la Russie.

Jusqu'aux derniers jours, les responsables américains avaient, à plusieurs reprises, souligné que leurs renseignements n'avaient pas révélé le calcul de Poutine. Tout au long de la crise, sans parler des années qui l'ont précédée, la communauté du renseignement américain avait été gênée par un angle mort critique dans la lecture des intentions de la Russie. Il a reconnu une incapacité à identifier la prise de décision à l'intérieur du Kremlin, ce qui nécessitait d'avoir accès à Poutine et à ses délibérations ou de pénétrer son cercle intime. L' incertitude a forcé les services de renseignement américains, en grande partie, à s'appuyer sur l'interprétation de la position militaire visible de la Russie et de ses manœuvres le long des frontières avec l'Ukraine. En effet, d'anciens responsables du renseignement américain doutaient si l'accès à l'intérieur du Kremlin était jamais obtenu, estimant que les évaluations devaient s'appuyer sur des images et des renseignements électromagnétiques sur le déploiement militaire de la Russie, en particulier lorsque les ordres finaux descendaient la chaîne de commandement.

En effet, avant l'invasion, un aperçu de la rhétorique utilisée par les dirigeants américains souligne la nature générale mais imprécise des informations. Début 2022, la Maison Blanche estimait une invasion entre mi-janvier et mi-février. Le 11 février, le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan a déclaré que la communauté du renseignement américain avait "suffisamment confiance" dans une "possibilité évidente" qu'une invasion se produise avant la fin des Jeux olympiques de Pékin, qui se sont terminés le 20 février. Mais il a également ajouté : "Nous ne disent pas que… une décision finale a été prise par Poutine. Pendant ce temps, dans un appel d'une heure, Biden a averti les dirigeants occidentaux qu'une invasion devait avoir lieu le 16 février. Bien sûr, cela s'est avéré incorrect. "Poutine a mis en place la capacité d'agir dans un délai très court", a déclaré Blinken ce jour-là, "Il peut appuyer sur la gâchette. Il peut le retirer aujourd'hui, il peut le retirer demain, il peut le retirer la semaine prochaine. Le 17 février, Biden a déclaré qu'il y avait "tout indique" que la Russie était prête à attaquer l'Ukraine "dans les prochains jours". Il a ajouté : "Je suppose que cela arrivera." Le lendemain, le 18 février, il a étendu le délai de cette prédiction à "dans la semaine à venir, dans les jours à venir", mais a tout de même souligné qu'il n'était pas trop tard pour une voie diplomatique.

Ce cadrage de prédiction sur une base mobile suggère que les évaluations du renseignement occidental ont souffert d'une composition déséquilibrée dans le matériel source. D'un point de vue analytique, un aperçu des intentions de la Russie a montré une dépendance excessive à ses capacités parce que les États-Unis n'avaient pas accès aux délibérations au sein du Kremlin. En effet, pas plus tard que le 17 février, le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, soulignait le manque continu d'entrée dans le cercle restreint de Poutine, affirmant que "nous connaissons leurs capacités mais bien sûr nous ne savons pas avec certitude leurs intentions, il reste donc à voir ce qu'ils feront". Cela peut avoir été suffisant pour faire des estimations sur les résultats généraux et fournir un système d'alerte précoce des derniers préparatifs au sol d'une invasion. Mais le manque d'accès direct aux intentions de la Russie a sapé les efforts visant à déterminer des détails critiques, tels que sa stratégie, ses plans et objectifs militaires et, en fin de compte, ses objectifs politiques.

En tant que telles, les prédictions américaines ont été faites dans le contexte où la Russie avait positionné ses dernières pièces militaires. En février, Poutine avait réclamé un retrait partiel des forces russes de la frontière. Mais les preuves ont contredit tout signe de recul. "Jusqu'à présent, nous n'avons vu aucune désescalade sur le terrain du côté russe", a déclaré Stoltenberg le 15 février, "Au cours des dernières semaines et des derniers jours, nous avons vu le contraire." Cela suggérait qu'une invasion était à l'horizon et a probablement incité les responsables américains à prendre de l'avance et à relever leur statut d'avertissement. Les chances d'une invasion sont "très élevées", a déclaré Biden le 17 février, "parce qu'ils n'ont déplacé aucune de leurs troupes", mais à la place "ont déplacé plus de troupes".

Un autre signe de la nature déséquilibrée et limitée du renseignement américain était les projections à grande échelle sur les mécanismes d'une invasion militaire. Sans connaître l'objectif de guerre et la stratégie militaire de la Russie, les estimations américaines de l'apparence d'une invasion reposaient sur la déduction de scénarios plausibles. Essentiellement, il s'est concentré sur les informations tirées des capacités militaires mobilisées de la Russie, de la posture des forces et de la composition des unités.

S'exprimant depuis un podium à la Maison Blanche, Sullivan a suggéré le 11 février qu'une invasion "pourrait prendre différentes formes", avec "une ligne d'attaque possible" étant "un assaut rapide contre la ville de Kiev", par lequel les Russes "pourraient également choisir de se déplacer dans d'autres parties de l'Ukraine. Le 17 février, dans un discours au Conseil de sécurité des Nations Unies, Blinken a décrit un éventail plus large de scénarios, même s'il a admis : « Nous ne savons pas exactement la forme que cela prendra.

Certes, au niveau individuel, les décideurs politiques américains ont également été incités à surcorriger et à protéger leur réputation. Retour à l'été 2021, le rejet par Blinken d'un scénario hyperbolique qu'il avait conçu - qu'une prise de contrôle talibane de l'Afghanistan n'allait pas se produire en l'espace d'un week-end - s'était ironiquement avéré être la réalité annoncée. Maintenant, les incitations à utiliser l'hyperbole ont été inversées. Semblable à jeter des spaghettis sur les murs de l'ONU, il a mis en garde contre une opération sous fausse bannière sous la forme d'un "attentat soi-disant" terroriste "fabriqué à l'intérieur de la Russie, la découverte inventée d'une fosse commune, une frappe de drone organisée contre des civils, ou une fausse – voire une véritable – attaque à l'aide d'armes chimiques », par laquelle les dirigeants russes « peuvent convoquer théâtralement des réunions d'urgence » qui donnent le feu vert à une invasion. Au stade de l'attaque, "des missiles et des bombes tomberont à travers l'Ukraine", où "les communications seront bloquées" et "les cyberattaques fermeront les principales institutions ukrainiennes,

Inutile de dire que les avertissements se sont avérés extrêmement incorrects. Malgré un éventail de possibilités, les États-Unis n'ont toujours pas mesuré la décision de la Russie, quelques jours avant l'invasion, de reconnaître l'indépendance des deux provinces sécessionnistes russophones de la région du Donbass, dans l'est de l'Ukraine. Cela représentait encore plus de preuves du manque d'accès de Washington au calcul de la prise de décision à Moscou. De plus, les attentes quant à la façon dont la Russie pourrait mener sa stratégie de guerre étaient si trop généralisées que les observateurs militaires ont noté qu'elles « reflétaient » la façon dont les États-Unis mèneraient leur propre invasion.

Un assaut sur trois fronts - l'un des scénarios prévus - n'était pas difficile à déduire. Après tout, la mobilisation de la Russie a visiblement eu lieu dans les zones frontalières du nord, du sud et de l'est de l'Ukraine. De plus, une ligne d'attaque vers Kyiv n'était pas non plus difficile à déduire. La Russie a utilisé la Biélorussie - à seulement 140 miles de route de Kiev - comme terrain de rassemblement militaire, où elle a visiblement stationné des forces tactiques et de déploiement rapide. D'une manière générale, si la qualité et la perspicacité des renseignements américains étaient si solides, comme le suggère l'alarmisme, il va de soi que leur partage n'a pas réussi à convaincre les alliés européens, y compris l'Ukraine. En fait, le 12 février, le président ukrainien Volodymyr Zelensky doutait de la rhétorique venant de Washington. Il a insinué que la messagerie publique américaine était exagérée par rapport à ce que les renseignements partagés avaient stipulé, citant que "trop ​​d'informations dans l'espace d'information" suscitait négativement une panique intérieure. Cette divergence - ou asymétrie dans l'information - n'est pas le résultat d'une intelligence inégale ou privilégiée au sein de l'alliance occidentale, mais plutôt de la distorsion active d'un allié.


Inflation des menaces par rapport à l'évaluation des menaces

Face aux critiques d'avant-guerre, la Maison Blanche a défendu sa stratégie de communication. "En Irak, le renseignement a été utilisé et déployé depuis ce même podium pour déclencher une guerre", a déclaré Sullivan , "Nous essayons d'arrêter une guerre." La même logique a été présentée à un public international aux Nations Unies, où Blinken a déclaré : « Je suis conscient que certains ont remis en question nos informations, rappelant des cas antérieurs où les renseignements n'ont finalement pas été confirmés. Mais soyons clairs : je suis ici aujourd'hui, non pour déclencher une guerre, mais pour l'empêcher. Essentiellement, la menace d'inflation par les États-Unis était justifiée parce que sa cause était noble, même considérée par ceux qui la propageaient – ​​une nécessité. Parce que "en partageant ce que nous savons avec le monde", a poursuivi Blinken dans son discours du 17 février, "nous pouvons influencer la Russie pour qu'elle abandonne la voie de la guerre et choisisse une autre voie pendant qu'il est encore temps". Plus tard, le directeur de la CIA, William Burns, a mis l'accent sur une campagne d'information continue de « déclassification sélective » menée par la communauté du renseignement américain. "C'est une guerre de l'information que je pense que Poutine est en train de perdre", a-t-il noté dans son témoignage au Congrès aux côtés des chefs d'autres agences de renseignement en mars 2022, affirmant que les États-Unis avaient finalement rattrapé l'ancien commandement russe en militarisant l'espace de l'information.

Selon des responsables américains et occidentaux, s'exprimant sous le couvert de l'anonymat, l'emploi d'informations - ou de désinformations - était utilisé, à un certain niveau, pour devancer, perturber et confondre Moscou dans l'exécution de ses plans et de ses tactiques et, à un autre niveau, pour « saper la propagande de Moscou et empêcher la Russie de définir comment la guerre est perçue dans le monde ». Jusqu'à présent, de nombreux observateurs pensent que les informations "déclassifiées" proviennent de sources fiables, ne comprenant pas que la guerre de l'information a été rendue nécessaire en raison du manque d'accès aux échelons supérieurs de l'État russe.

Le cercle restreint et l'appareil décisionnel de la Russie de Poutine, associés à son système de contre-espionnage avancé, constitueraient un problème persistant pour la communauté du renseignement américain. Ces limitations et contraintes contribuent à expliquer la variation importante et intermittente des avertissements émis par Washington. En effet, la préemption était peu susceptible d'être motivée par la possession de renseignements fiables, mais plutôt sur la base de leur absence. Selon toute vraisemblance, la « déclassification sélective » reposait sur des projections et des conjectures spéculatives, selon lesquelles la sélection des cibles était guidée par la façon dont la Russie pourrait ou pourrait fonctionner compte tenu des hypothèses sur ses capacités et son comportement passé, mais pas nécessairement dérivée d'informations précises en temps réel. "Nous n'avons pas de clarté sur les intentions de Moscou", a admis Blinken en novembre 2021, "mais nous connaissons son livre de jeu". Ainsi, en ciblant le playbook, les tactiques préventives américaines ont contourné le problème posé par l'incertitude et l'inaccessibilité, augmentant les coûts et les complications d'une invasion afin de la dissuader.

Semblable à un processus probabiliste d'élimination, les efforts préventifs visaient à atténuer la probabilité d'une multitude de scénarios possibles. Hormis l'invasion elle-même, d'autres menaces et avertissements ne se sont jamais concrétisés. Dans ce pêle-mêle, il y avait un coup d'État dans les grandes villes ukrainiennes, dont la capitale, une opération sous faux drapeau utilisant la propagande vidéo graphique, une cyberattaque massive, l'utilisation d'armes chimiques, entre autres. Aucun, cependant, n'était basé sur des informations fiables, mais plutôt sur des hypothèses de leur simple probabilité. Plus tard, les responsables américains ont reconnu que les menaces fondées sur une confiance non fondée ou faible faisaient partie de sa guerre de l'information contre la Russie. "Il n'est pas nécessaire que ce soit des renseignements solides", a déclaré un responsable américain, "Il est plus important de les devancer, Poutine en particulier, avant qu'ils ne fassent quelque chose." En d'autres termes, ces tactiques préventives ont été utilisées comme désinformation, parfois simplement pour "essayer de pénétrer dans la tête de Poutine".

Plus conséquent, la préemption au service d'une forme indirecte de dissuasion par déni s'est étendue au-delà du niveau tactique et a cherché à façonner la perception des objectifs politiques et des ambitions militaires de la Russie.

En janvier 2022, les États-Unis et le Royaume-Uni ont mené une campagne d'information conjointe visant à maximiser les objectifs de guerre potentiels de la Russie dans le discours public. Le 20 janvier, le département du Trésor a prononcé des sanctions contre quatre élites ukrainiennes pro-russes, avec une seule référence à l'objectif audacieux de « créer un nouveau gouvernement sous contrôle russe en Ukraine ». Quelques jours plus tard, en ciblant l'establishment médiatique en Occident, un schéma erratique de revendications insuffisantes et non substituées a été mis en avant par Washington et Londres. Il s'agissait de divulgations publiques et de fuites privées dans les médias, par lesquelles des représentants de chaque gouvernement corroboraient l'évaluation de la menace de l'autre. En substance, ils ont insinué que les plans d'invasion du Kremlin avaient envisagé d'installer un régime fantoche pro-russe à Kiev.

Ces allégations, cependant, manquaient cruellement de détails et, de l'avis de tous, n'atteignaient pas les seuils de plausibilité de base. S'étant glissée dans le discours public, l'identification des élites censées être le prochain chef fantoche trié sur le volet de la Russie à Kyiv avait atteint le niveau d'absurdité comique parmi la population ukrainienne. Plus important encore, les révélations imitaient des conjectures amateurs et spéculatives. En fait, il n'y avait aucune trace ou ressemblance avec une évaluation de la menace qui avait subi le cycle de renseignement traditionnel. "Un non-sens complet",  a déclaré un législateur ukrainien pro-russe. "Beaucoup de gens qui sont nommés membres de ce futur gouvernement ne sont même pas en bons termes entre eux", a-t-il poursuivi. "C'est un groupe aléatoire de noms." Le responsable de la recherche d'un groupe de réflexion basé à Kiev a estimé qu'il était "mal pensé" et "absolument absurde", affirmant qu'un tel régime "ne sera pas soutenu par la société ukrainienne".

Au lieu d'être occupé à comploter un coup d'État, Yevhen Murayev, soupçonné par le Royaume-Uni de diriger potentiellement ce gouvernement pro-russe, était en vacances avec sa famille sur une île tropicale. "Au début,"  dit -il , "je pensais que c'était une sorte de farce." Curieusement, Murayev n'était plus un allié de la Russie. Des années auparavant, Moscou l'avait sanctionné après une brouille avec un autre conspirateur présumé par les États-Unis, Viktor Medvedchuk, qui depuis mai 2021 était assigné à résidence pour trahison dans le cadre de la répression gouvernementale contre l'opposition russophone. "Ce n'est pas très logique", a déclaré Murayev, "je suis banni de Russie. Non seulement cela, mais l'argent de l'entreprise de mon père là-bas a été confisqué. Sans surprise, son parti n'a pas réussi à obtenir un seul siège au parlement lors des élections précédentes. Selon des responsables américains, un autre candidat était Oleg Tsaryov, un ancien parlementaire qui se décrit comme « l'homme le plus détesté d'Ukraine après Poutine ». Tsaryov a complètement quitté l'Ukraine et la politique en 2015. "C'est une situation assez drôle", a-t-il déclaré, "Regardez-moi. Je ne suis même pas invité à parler à la télévision d'État [russe] parce que je ne suis pas assez important. Je suis directeur d'un sanatorium à Yalta. Vraiment, Tsaryov dirige trois cliniques de bien-être sur la mer Noire. Un quatrième candidat était l'ancien Premier ministre ukrainien, Mykola Azarov, qui, bien qu'il ait été contraint de fuir le pays en 2014, avait maintenant 74 ans, rien de moins. « Comment puis-je me défendre contre l'allégation alors que personne n'a fourni de preuves contre moi ? Ils ne m'ont pas directement accusé d'être impliqué, juste que certaines personnes ont peut-être pensé à m'utiliser.

Cependant, le but des allégations américaines et britanniques n'était pas de refléter des renseignements fiables. Sinon, une telle publicité aurait été interdite pour protéger les sources et les méthodes, en particulier en l'absence de percée dans la lecture des intentions de la Russie. Au lieu de cela, les divulgations et les fuites représentaient une opération de désinformation visant à renforcer la dissuasion par le déni. En anticipant la simple possibilité d'un plan, ils pensaient que sa mise en œuvre deviendrait plus compliquée et augmenterait ses coûts. "L'appeler (c'est-à-dire le changement de régime) enlève l'élément de surprise et réduit également les chances de réussite de la Russie si elle tente réellement de le faire", a déclaré un responsable occidental en janvier 2022, s'exprimant sous couvert d'anonymat.

Avant le 24 février, l'environnement de l'information en Occident sur la perspective d'une guerre, sa portée et ses objectifs potentiels était confus. Mais par la suite, après avoir réglé l'incertitude persistante, les effets de l'invasion se sont répercutés en cascade, ont clarifié et consolidé le récit qui domine désormais le discours public. Non seulement cela a légitimé la désinformation diffusée avant la guerre, mais cela a également donné une crédibilité injustifiée aux menaces déformées qui allaient suivre. Par conséquent, cela a renforcé les déclarations et les informations délivrées depuis une tribune officielle et a conféré aux dirigeants américains une aubaine pour intensifier davantage l'inflation des menaces dans la poursuite du déni par procuration.

Certes, quelques heures après le lancement de l'invasion, Washington a inséré une intention nouvelle et encore plus néfaste dans le discours fertile. Cela a coïncidé avec la représentation délibérée de l'état d'esprit de Poutine comme « déséquilibré » et « erratique », dépeint comme un agresseur congénital avec une soif inextinguible de pouvoir. Certains sont allés jusqu'à affirmer que son isolement auto-imposé pendant la pandémie avait provoqué une psychose. En fin de compte, ce récit inventé a contribué à faire avancer le mythe selon lequel son sentier de la guerre était déterminé à l'hégémonie. "Il a des ambitions beaucoup plus grandes que l'Ukraine", a déclaré Biden le jour où Poutine a lancé l'invasion, « Il veut, en fait, rétablir l'ex-Union soviétique. C'est de cela qu'il s'agit. Plus tard dans la journée, lorsqu'on lui a demandé s'il y avait une évaluation des renseignements pour étayer l'affirmation de Biden, Blinken a éludé la question et a répondu : « Vous n'avez pas besoin de renseignements pour vous dire que c'est exactement ce que veut le président Poutine. Il a clairement fait savoir qu'il aimerait reconstituer l'empire soviétique.

Cet objectif de guerre audacieux représentait un changement soudain et monumental dans l'évaluation de la menace. Mais les élites et l'establishment médiatique en Occident semblaient inconscients. Ironiquement, malgré la longue lutte pour déterminer la substance de la pensée de Poutine, les dirigeants américains sont soudainement devenus absolument certains de son calcul et de sa fin de partie, à tel point qu'il n'y avait pas besoin de renseignement. En effet, le coup de fouet causé par la volatilité des évaluations américaines de la menace peut amener à se demander si l'accès au renseignement, lui-même, évoluait rapidement ou si les décideurs inventaient des menaces en cours de route - en fait, comme un outil de gouvernement.

Par exemple, ce n'est que le mois précédent que Biden a estimé que Poutine pourrait être enclin à faire une « incursion mineure » en Ukraine. La Maison Blanche est revenue sur ces commentaires, puis a réaffirmé qu'il s'agissait d'une action non militaire, telle qu'une cyberattaque. La crainte à l'époque était que le fait de maintenir une telle perception publique d'une invasion à petite échelle pourrait affaiblir par inadvertance la dissuasion et également compliquer la façon dont les États-Unis réagiraient au cas où cela se produirait. Après tout, une action militaire limitée ne peut justifier qu'une contre-action limitée, torpillant ainsi toute stratégie de dissuasion. Néanmoins, l'estimation publique de Biden, même si elle était éphémère, avait contredit les allégations émergentes, mais fragiles, des États-Unis selon lesquelles une éventuelle invasion russe visait un changement de régime.

Étonnamment, en l'espace d'un peu plus d'un mois, la Maison Blanche était passée d'indécise face à une invasion russe à penchée vers une incursion limitée, bien qu'elle restait incertaine, puis, quelques jours plus tard, avertissant d'une intention de renverser et d'installer un nouveau régime, pour finalement se contenter d'une tentative d'hégémonie régionale pour dominer la moitié de l'Europe.

Pour être clair, Poutine n'avait fait aucune déclaration de ce genre pour ressusciter l'Union soviétique. Au lieu de cela, il l'a explicitement contredit. Les efforts pour attribuer l'objectif de guerre de Moscou à la recherche d'un empire tentent souvent de déchiffrer et d'interpréter l'opacité et l'émotion du romantisme russe avec son histoire impériale. Cela conduit à des histoires causales sélectives et injustifiées qui ne font que confirmer un biais préexistant. En bref, il n'y a aucune preuve claire ou convaincante, du moins dans aucun document public, que Poutine ait rationalisé l'invasion de l'Ukraine dans le but de reconstituer l'Union soviétique. Pourtant, la rhétorique hyperbolique - axiomatiquement, une ambition de niveau napoléonien, rien de moins - a continué à tomber des lèvres des élites politiques, des personnalités des médias et de la classe des experts.

Avec le recul, les responsables américains accusent l'hésitation prudente de l'Europe à entraver ses efforts de dissuasion pour empêcher la guerre. Mais en employant une campagne de déni par la guerre par procuration, la menace d'inflation qui était nécessaire pour une telle stratégie avait contribué à résoudre ces problèmes antérieurs. La peur fictive qu'une armée terrestre russe puisse passer au bulldozer à travers l'Ukraine puis écraser le reste de l'Europe de l'Est a rapidement façonné le discours initial sur la guerre - ceci, malgré la reconnaissance fondamentale et intelligible qu'elle ne possédait pas les moyens de réussir une telle guerre. un exploit.

Les avantages de l'inflation menaçante ont induit un front proactif et uni entre les gouvernements occidentaux et ont incité une Europe auparavant timide à adopter des mesures agressives pour faire face au prétendu danger. Tout aussi important, il a accordé aux dirigeants politiques le soutien national pour encourir un degré plus élevé de coûts et de risques pour participer à une guerre par procuration contre la Russie. Cependant, l'inflation des menaces est une épée à double tranchant. Comme certains l'ont averti, son utilisation excessive créera la perception mondiale que les Américains emploient les mêmes tactiques de désinformation que les Russes, ce qui sapera la crédibilité des services de renseignement américains et des évaluations des menaces à l'avenir.


La mauvaise pratique de la diplomatie de crise

Depuis le début de l'invasion, les décideurs américains ont déclaré publiquement, sans cesse, que la guerre de la Russie était « non provoquée ». Leur objectif est de dépeindre l'agression de la Russie comme étant orientée vers l'offensive, plutôt que comme une réaction défensive face à une menace perçue et croissante. Non seulement cela permet au soutien politique et populaire des États-Unis et de l'Occident de repousser la Russie, mais cela détourne également tout blâme national pour leurs propres actions provocatrices et leur échec à désamorcer la crise.

Dans l'ensemble, le chemin vers la guerre est une tragédie aux conséquences imprévues. Il reflète plus précisément les démons des spirales d'escalade, celles qui ont précipité la Première Guerre mondiale, mais pas la tentative d'hégémonie régionale qui a stimulé la Seconde Guerre mondiale. Contrairement au consensus occidental, l'invasion de la Russie n'a pas été encouragée par l'échec à dissuader un agresseur, mais par la mauvaise pratique de la diplomatie de crise – de tous les côtés.

A y regarder de plus près, les provocations abondaient. En fait, si le renforcement militaire de la Russie près des frontières de l'Ukraine définit le moment où la crise a commencé, le déploiement initial de Moscou a commencé en réaction à l'incitation de Kiev. De plus, l'accumulation n'était pas le résultat d'une décision unique ou unilatérale du Kremlin, mais plutôt d'un processus d'escalade itératif et d'un an. En tant que telles, des mesures provocatrices de la part de l'Ukraine et de ses partenaires occidentaux ont été nécessaires pour intensifier la crise au-delà du point de rupture, d'abord en provoquant, puis  en élargissant et enfin en soutenant la mobilisation des troupes russes.

Le premier lot de renforcement militaire russe, environ 3 000 soldats, est arrivé dans la zone frontalière le 21 février 2021. Bien sûr, cette force n'était pas destinée à envahir l'Ukraine. Mais à l'insu de beaucoup en Occident, ce premier déploiement était une réponse directe aux actions provocatrices prises unilatéralement par le gouvernement de Zelensky.

Au début de 2021, après avoir perdu la vague de popularité qui l'a amené au pouvoir, Zelenskyy s'est lancé dans une stratégie politique risquée pour sauver sa présidence défaillante. Pour renforcer le soutien des nationalistes ukrainiens – et cajoler l'engagement de l'administration Biden nouvellement arrivée à Washington – son gouvernement a décidé de sévir contre la Russie. Dans une série d'étapes provocatrices, sa répression contre l'opposition russophone en Ukraine a impliqué la fermeture de médias rivaux, la saisie de leurs actifs et l'arrestation d'élites pro-russes sur la base de la trahison.

A Moscou, la campagne de Zelenskyy a représenté une purge politique qui a favorisé la dérive du pays dans l'orbite occidentale. Mais son avertissement n'a pas réussi à susciter le comportement souhaité à Kyiv.

Au lieu de reculer après le premier déploiement russe, le dirigeant ukrainien a fait monter les enchères. Le 26 février, Zelenskyy a signé un décret qui lancerait officiellement une nouvelle initiative gouvernementale le 24 mars pour désoccuper et réintégrer la péninsule de Crimée. Cela a poussé la Russie, qui a annexé le territoire en 2014, à envoyer un signal plus fort afin d'attirer l'attention de l'Occident. Cette fois, il s'agissait d'un déploiement militaire massif dans la zone frontalière.

Pourtant, Washington n'a pas régné sur le comportement de Kyiv. Au lieu de cela, il a soutenu le pivot percutant contre Moscou. Alors qu'il s'agissait d'un différend bilatéral à son stade embryonnaire, la crise s'est rapidement aggravée et a ravivé imprudemment une menace stratégique pour la sécurité de la Russie.

En réponse à l'escalade de Poutine, Zelensky a encore augmenté la mise. Début avril 2021, il a publiquement renouvelé la candidature de l'Ukraine à l'adhésion à l'OTAN. À leur tour, davantage de troupes russes sont arrivées dans la zone frontalière. Mais au lieu de reconnaître les préoccupations sécuritaires de longue date de la Russie, le sommet de l'OTAN à Bruxelles a publié un communiqué le 14 juin qui a réaffirmé la décision controversée prise lors du sommet de 2008 à Bucarest. À l'époque, l'OTAN a rejeté les avertissements de la Russie et a invité l'Ukraine et la Géorgie à éventuellement rejoindre l'alliance. Des mois plus tard, cela a précipité la guerre russo-géorgienne de 2008.

Pour sa part, Washington a perçu à tort la source de l'agression de Moscou comme offensive et non défensive. En conséquence, la Maison Blanche a naïvement poursuivi une stratégie de dissuasion impitoyable. À son détriment, il n'a ni cherché à reconnaître ni à accommoder les préoccupations russes concernant l'expansion de l'OTAN vers l'est pour incorporer l'Ukraine.

Malgré les avertissements répétés et explicites de la Russie concernant l'élargissement de l'OTAN, les États-Unis ont continué à réaffirmer leur engagement et leur soutien continu à faire entrer l'Ukraine dans l'alliance. En fait, juste un mois avant l'invasion, l'administration Biden a non seulement rejeté sans équivoque la principale préoccupation du Kremlin, mais a même interdit que la question soit inscrite à l'agenda diplomatique. En fait, cela a torpillé les efforts européens pour trouver un logement, qui aurait gagné du terrain.

Pendant de nombreux mois avant la guerre, les États-Unis ont doublé leur approche téméraire, cajolant leurs partenaires occidentaux pour qu'ils suivent leur exemple. Dans un exploit exemplaire de dissonance cognitive, les États-Unis ont tenté de contraindre une Russie dotée d'armes nucléaires à renoncer à un intérêt de sécurité fondamental, tout en pensant qu'elle pourrait étendre la dissuasion sur un partenaire non signataire d'un traité pour lequel il était tenu de ne jamais envoyer de troupes pour défendre en premier lieu.

Ce fut une colossale erreur de diplomatie de crise. Non seulement le plan de dissuasion américain était inefficace, mais sa mise en pratique avait perpétué le contraire de ce qu'il avait l'intention d'empêcher. En effet, lorsqu'une crise est motivée par un dilemme de sécurité, le simple fait de montrer sa force et sa détermination ne décourage pas la guerre. Au lieu de cela, cela aggrave les insécurités, alimentant ainsi un cycle d'escalade vers le haut et hors de contrôle.

Malgré l'aggravation des tensions, les exercices militaires à grande échelle de l'OTAN en Europe n'ont pas fait grand-chose pour renforcer la dissuasion au cours du printemps et de l'été 2021. En fait, ils ont soutenu la mobilisation russe pour projeter sa force et réaffirmer sa détermination en nature. De plus, l'approfondissement du partenariat militaire entre l'OTAN et l'Ukraine a précipité le sablier diplomatique jusqu'à sa date d'expiration.

À un certain niveau, l'assistance militaire a provoqué une intensification des tensions dans la région du Donbass, dans l'est de l'Ukraine, surchargeant un fragile cessez-le-feu. Les craintes ont grandi que le matériel fourni par l'OTAN et la formation continue pourraient, tôt ou tard, être réutilisés par Kyiv pour réviser le statu quo et reprendre le contrôle total sur les provinces séparatistes. À un autre niveau, cela a enhardi l'Ukraine et affaibli le levier coercitif de la Russie pour atteindre ses objectifs, diplomatiquement. Plus frappant encore, cela a rendu l'option militaire réservée de Moscou plus coûteuse avec le temps, fermant ainsi la porte à de nouvelles séries de négociations.

En fin de compte, le refus définitif de Biden de concéder et de fermer la politique de la porte ouverte de l'OTAN à l'Ukraine est ce qui a probablement cimenté la décision de Poutine de recourir à son option militaire. "Je n'accepte la ligne rouge de personne", a déclaré Biden en décembre 2021, pour contrecarrer l'intention de Poutine plus tard dans le mois de demander officiellement une interdiction permanente de l'adhésion à l'OTAN pour l'Ukraine. À tort, et plutôt bêtement, le seul résultat jugé inacceptable pour Washington était une solution diplomatique qui favorisait les préoccupations sécuritaires déclarées de Moscou. Dans cette crise, c'était l'accommodement, et non la dissuasion, qui constituait l'approche correcte pour affamer la perspective d'une guerre.

Le sophisme de l'hypothèse du but maximal

Depuis la première révolution de 2014, qui a renversé un régime pro-russe à Kyiv, l'objectif principal de la Russie a été de réorienter l'Ukraine en tant qu'État neutre. Pour la Russie, la neutralité en Ukraine est envisagée à la fois au sens de jure et de facto du terme. Non seulement cela implique des garanties juridiques et des mécanismes pour s'assurer que l'Ukraine n'est pas autorisée à rejoindre des sphères d'influence rivales - telles que l'OTAN et l'Union européenne - mais insiste également sur une relation démilitarisée avec l'Occident étant donné le rôle croissant de l'OTAN depuis 2014. Cet intérêt stratégique est pas une invention récente. En fait, l'intérêt de la Russie pour le non-alignement de l'Ukraine est antérieur à l'arrivée au pouvoir de Poutine. De plus, la neutralité occupait une place prépondérante et ses mécanismes pour s'assurer qu'il était intégré dans le traité de Minsk II au point mort et aujourd'hui disparu, cosigné en 2015 par la Russie, l'Ukraine, la France et l'Allemagne pour résoudre la guerre dans la région du Donbass. Mais les efforts déployés par Moscou au cours des années suivantes - et même jusqu'à la dernière semaine avant la guerre - pour obliger la mise en œuvre de ses dispositions concernées avaient abouti à une impasse. Pour les nationalistes ukrainiens, Minsk II était une pilule trop dure à avaler, la présentant comme un arrêt de mort pour la souveraineté du pays.

Contrairement à la représentation populaire des médias, la guerre n'est pas - et n'a jamais été - sur la conquête de l'Ukraine. Depuis son début, l'invasion n'a pas eu la portée, l'échelle ou la conduite qui s'apparente à un objectif de guerre maximal pour vaincre l'État et subjuguer la société. Sur tous les fronts d'invasion de la Russie, la variation des ressources dépensées par la puissance terrestre et aérienne en Ukraine - en plus de l'endroit où elle a démontré la plus grande volonté de se battre - contredit une stratégie militaire qui place la capitale comme sa pièce maîtresse. En effet, quels que soient les critères ou la métrique, le centre de masse de la guerre a été ancré dans les régions du sud et de l'est de l'Ukraine.

Contrairement aux avertissements américains, la Russie n'avait pas lancé de campagne de bombardement à l'échelle nationale, encore moins liée à un objectif stratégique discernable. En fait, son armée a livré moins de sorties et de missiles en Ukraine pendant presque le premier mois de la guerre que la campagne américaine de 2003 en Irak ne l'a fait le premier jour. "Le cœur de Kiev a à peine été touché", a déclaré un analyste du renseignement américain, s'exprimant sous le couvert de l'anonymat plus de trois semaines après le début de la guerre. "Pour une raison quelconque, il est clair que les Russes ont été réticents à frapper à l'intérieur de la mégalopole urbaine de Kyiv."

Malgré l'énorme puissance de feu conventionnelle à la disposition de la Russie, il y a des signes clairs de retenue. Par exemple, le premier jour de la guerre, « 32 objets civils » ont été endommagés, selon le gouvernement ukrainien ; cependant, presque tous étaient accidentels. Bien sûr, d'autres seraient endommagés ou détruits dans les mois à venir. Mais, dans l'ensemble, ils ne semblent pas intentionnels. Et bien que les données soient encore floues, les informations disponibles sur les pistes des décès de non-combattants avec celles des décès de combattants. Cela suggère que les civils sont largement pris entre deux feux dans les zones contestées, et non ciblés par une campagne militaire parallèle destinée à infliger des châtiments civils. Proportionnellement, les décès de civils sont comparables, voire inférieurs, au ratio enregistré lors des campagnes aériennes américaines au Moyen-Orient. En fait, selon un rapport citant des renseignements américains et des observateurs militaires, la puissance aérienne russe a « presque exclusivement soutenu directement les forces terrestres ». En effet, l'ouest du fleuve Dniepr, qui divise le pays en deux moitiés, a été largement séparé de l'intensité et du carnage manifestés à l'est, où la contestation existe.

Jusqu'à présent, l'objectif n'est pas de paralyser l'infrastructure de l'Ukraine pour accélérer l'effondrement de l'État. Jusqu'à présent, aucune campagne systématique n'a été tentée pour cibler les réseaux de transport et de communication, qui restent tous deux intacts. De plus, il n'y a pas eu d'effort délibéré pour anéantir le réseau électrique en nivelant les centrales électriques ukrainiennes ou les nœuds de distribution critiques. Bien que certains aient été endommagés, ceux-ci semblent être dus à la proximité d'installations militaires ou de champs de bataille contestés plutôt que par intention. De plus, les aérodromes situés dans des zones non contestées étaient « encore utilisables » et certains sont même restés intacts, y compris dans les grandes villes.

En ce qui concerne les plans visant à renverser et à renverser le gouvernement ukrainien, rien n'indique de manière crédible qu'un changement de régime imposé par l'étranger était l'objectif poursuivi, et encore moins un objectif politique considéré comme réalisable par les dirigeants russes. De plus, d'un point de vue militaire, ni les conditions en Ukraine ni la propre capacité de la Russie à surmonter ces obstacles ne soutiennent la sagesse conventionnelle d'une intention de la conquérir.

Par exemple, les estimations rapportées de la mobilisation de la Russie à la veille de la guerre variait de 100 000 à 190 000 hommes. Même à son apogée, elle reste une force trop petite pour conquérir l'Ukraine, sans parler de maintenir une occupation militaire pour sauvegarder un régime fantoche à Kyiv. Pays moderne de 44 millions d'habitants, l'Ukraine est également la plus grande masse continentale après la Russie sur le continent européen. De plus, son armée a été récemment modernisée - reconstruite, armée et entraînée par l'OTAN. Avec 200 000 militaires actifs et même une force de réserve plus importante, cela peut infliger des coûts énormes, en particulier lorsqu'ils sont convaincus qu'ils se battent pour la survie du pays. En cas de renversement du régime, le potentiel d'une puissante insurrection ukrainienne composée de vétérans militaires est certain.

Pour le moins dire, de telles conditions rendent une occupation militaire de l'Ukraine plus ardue et éprouvante que l'expérience militaire américaine en Irak. En fait, cet écart n'est même pas proche.

En plus des obstacles militaires gargantuesques, leur homologue politique considère également le changement de régime comme un objectif invraisemblable. En fait, il n'y a aucun signe véritable que la Russie tentait même d'organiser un projet politique à installer en Ukraine en premier lieu. Moscou n'avait pas essayé de former un gouvernement alternatif en exil et il n'y avait aucun semblant d'opposition politique à l'intérieur de l'Ukraine prête à prendre les rênes de la gouvernance. De plus, aucune partie de l'appareil de sécurité existant de l'Ukraine, ou de toute institution étatique d'ailleurs, ne pourrait de manière réaliste être cooptée en partenariat avec l'occupation russe. En soi, cela annule le modèle de décapitation des dirigeants allégué par les responsables américains et britanniques comme le plan de la Russie d'installer un gouvernement fantoche en Ukraine,.

Malgré ces obstacles herculéens, l'idée que l'armée russe visait à envahir l'Ukraine et à renverser son système politique continue d'être reproduite, non seulement par les décideurs politiques et les experts, mais aussi par les journalistes. Ils affirment que les dirigeants russes ont dû se tromper de calcul ou, d'une manière ou d'une autre, n'étaient pas conscients des défis liés à la réussite d'un changement de régime dans un pays voisin. À cet effet, ils disent que Moscou a commis l'erreur des libérateurs et non des occupants dans ses hypothèses d'avant-guerre, croyant à tort que leurs militaires seraient largement bien accueillis par la population ukrainienne, permettant ainsi la poursuite d'un objectif maximal.

Cette théorie trouve des oreilles réceptives en Occident. Néanmoins, l'argument, c'est le moins qu'on puisse dire, est absurde. À l'insu de ses partisans, comme le montre le bilan, ce sont les valeurs universelles adoptées par l'internationalisme libéral en Occident - et non la realpolitik en Russie - qui rendent l'aventurisme militaire plus susceptible de commettre ce genre d'erreur. Pour commencer, la croyance que cette erreur de calcul s'applique à ce cas découle d'un biais de confirmation. Son attribution aide à rationaliser et à concilier la décision audacieuse de la Russie d'envahir, tout en renforçant et en gardant intacte la conviction générale qu'elle cherchait à conquérir l'Ukraine.

Plus précisément, Moscou n'a jamais adhéré à une vision extrêmement optimiste de la population ukrainienne, encore moins assez pour construire son pari envahissant. Malgré la peur et l'antagonisme qui alimentent la crise, il est difficile de croire que l'intensification du sentiment anti-russe en Ukraine était un angle mort. En fait, Poutine a explicitement déclaré sa prédisposition pessimiste à l'égard de la population ukrainienne. "La société ukrainienne est confrontée à la montée d'un nationalisme extrême", a-t-il déclaré, quelques jours avant le lancement de l'invasion, "qui a rapidement pris la forme d'une russophobie agressive et d'un néonazisme". Depuis 2014, un gouvernement favorable à la Russie à Kiev a été renversé, la Russie a annexé le territoire ukrainien, une guerre a été menée contre les séparatistes pro-russes, la langue ukrainienne a été publiquement mandatée pour supprimer l'utilisation du russe, l'accord de Minsk II, favorisé par Moscou, a rencontré une résistance populaire et la rhétorique anti-russe des élites ukrainiennes a explosé. De plus, un tel optimisme déplacé contredirait les inquiétudes déclarées de la Russie selon lesquelles l'extrême droite ukrainienne, qui est résolument anti-russe, a trop d'emprise sur son gouvernement et sa société.

En ce qui concerne son soutien populaire, les segments de la société favorables à la Russie représentent une petite minorité. De plus, leur présence géographique est concentrée dans le sud et l'est de l'Ukraine. Cela seul limite toute entreprise politique espérant tirer parti des forces de la société pour gouverner une grande partie du pays, plus particulièrement à l'ouest du fleuve Dniepr, qui est ardemment nationaliste. Privés du soutien nécessaire des habitants, les coûts de la conquête de l'Ukraine sont aggravés de manière astronomique.

Une guerre à négocier, pas à conquérir

Pour la Russie, un objectif maximum était non seulement hors d'atteinte, mais elle n'a même jamais tenté les préparatifs pour l'atteindre. Après un examen plus approfondi, son invasion reflète une guerre à buts limités menée comme une extension de l'art de gouverner russe. En substance, la Russie ne cherche pas à conquérir l'Ukraine, mais à la contraindre. Son utilisation de la force militaire est un mécanisme pour gagner un pouvoir de négociation afin de renforcer la conformité de Kyiv et l'orientation du barreur de l'Ukraine, de sorte qu'elle ne menace pas la sécurité de la Russie ou ses intérêts géopolitiques.

Lors de la salve d'ouverture de l'invasion, le front nord de la Russie, opérant depuis la Biélorussie, a déployé une force militaire petite mais rapide qui est rapidement arrivée aux portes de Kyiv. En temps réel, les responsables américains ont publiquement proclamé que la manœuvre visait à "s'emparer" de la capitale de 3 millions d'habitants et à "décapiter" le gouvernement ukrainien en 48 heures. À l'Ouest, la course folle vers Kyiv avait pratiquement confirmé la prétendue théorie selon laquelle l'intention de la Russie était d'adopter un changement de régime. Et désormais, les médias occidentaux l'adoptèrent fallacieusement comme un fait empirique.

L'affirmation, cependant, était un artefact de la distorsion américaine. Une telle entreprise militaire était impossible avec la taille et le type de forces déployées. Kiev est une vaste ville de «larges avenues larges, coupées en deux par des rues plus étroites souvent pavées de pavés grumeleux», avec «de vastes sous-sols et caves» occupant bon nombre de ses structures. En soi, cela fait de toute tâche visant à établir le contrôle de la ville une corvée sanglante, qui dure plusieurs semaines, voire des mois. "Aucun de nos dirigeants, ni le président ni personne d'autre, n'a jamais dit que nous aimerions capturer Kiev", a déclaré l'ambassadeur de Russie au Royaume-Uni. "Je ne crois pas qu'il soit possible de capturer ou d'occuper Kiev. C'est une grande ville."

En réalité, la manœuvre militaire de la Russie vers la capitale ukrainienne consistait en un signal coercitif, pas en une conquête. L'invasion militaire, en fait, s'est déroulée parallèlement à une voie diplomatique, qui cherchait explicitement à contraindre Kyiv à entamer rapidement des négociations. L'objectif du plan A de la Russie était d'obtenir une reddition conditionnelle favorisant ses conditions, tout en gardant à l'horizon l'essentiel de ses forces mobilisées. En échange de se conformer rapidement, les dirigeants ukrainiens pourraient éviter une guerre destructrice et dévastatrice qui se déroule sur leur sol.

Furieux et déçu de l'hésitation initiale de l'OTAN à offrir son soutien, Zelenskyy a en fait  signalé publiquement (et menacé) le 25 février qu'il pourrait accepter la demande de Poutine présentée plus tôt dans la journée "pour parler du statut neutre de l'Ukraine". Quelques jours plus tard, il a appelé une résistance nationale pour combattre l'envahisseur et a rejeté les pourparlers proposés par la Russie en Biélorussie, où une délégation de Moscou attendait. Pourtant, il a été contraint d'envoyer une délégation le lendemain puisque son rejet public a donné à Poutine une victoire de propagande. Néanmoins, aucun accord n'a émergé, mais d'autres cycles de négociations étaient attendus, et chacun cherchait à améliorer sa position de négociation sur le champ de bataille.

En Occident, la bravade de Zelenskyy a été héroïsée. Mais ce défi téméraire n'était pas motivé par un brusque changement de conviction personnelle. Au lieu de cela, il a été motivé par un engagement occidental , ainsi que des actions sans précédent de l'Europe, pour aider à la défense de l'Ukraine. Très probablement, cela représentait une promesse excessive compte tenu des frustrations ultérieures et publiques du dirigeant ukrainien quant au niveau réel de soutien fourni.

Pour être clair, le plan de Moscou pour une soi-disant « victoire rapide et décisive » ne consistait pas à capturer le drapeau ; il s'agissait d'accélérer, sous la contrainte, un règlement négocié sur la neutralité. En effet, le plan A n'a pas été gâché par une défaite militaire, mais plutôt parce qu'il n'a pas réussi à extraire de manière coercitive la conformité politique. Immédiatement après, Moscou a lancé son plan B, qui visait à renforcer son pouvoir de négociation.

Mais avec les hypothèses erronées d'une invasion non provoquée et ciblée au maximum toujours intactes, les observateurs occidentaux ont d'abord perçu le comportement militaire de suivi de la Russie comme un effort pour «doubler» la conquête de l'Ukraine. Plus tard, on a  dit qu'il avait "rétrogradé" son ambition antérieure et cherchait maintenant à contrôler un territoire partiel plutôt que l'ensemble du pays. Ces deux interprétations erronées sont motivées par un biais de confirmation, compte tenu de la certitude mal placée dans le récit dominant.

Jusqu'à présent, rien n'indique que Moscou ait relégué son objectif de guerre initial. Le plan B, en fait, vise le même objectif principal dans l'orientation de l'Ukraine que le plan A. Essentiellement, le changement ne s'est pas tant produit dans la substance de l'objectif principal de la Russie, mais plutôt dans le type de stratégie militaire pour le sécuriser. Ayant préféré obtenir un accord et éviter une guerre coûteuse, la Russie est en train d'infliger ces coûts pour forcer la soumission souhaitée.

Comme cela a déjà été démontré, le plan d'urgence de la Russie s'est lancé dans l'effort ardu d'établir des faits concrets sur le terrain pour positionner en premier lieu son pouvoir de négociation. Cela est parallèle à une campagne coercitive distincte pour faire pression et obtenir l'acquiescement de Kyiv (et de l'Occident) pour se conformer à contrecœur aux conditions de paix de Moscou. Après avoir ciblé les approvisionnements alimentaires et énergétiques mondiaux, la phase de coercition est susceptible d'étendre et d'exploiter d'autres vulnérabilités. Cela peut inclure des attaques contre des infrastructures dans des parties du pays largement épargnées, qui pourraient s'étendre au ciblage de civils.

Néanmoins, la pléthore de contradictions sur le champ de bataille n'a pas forcé une réévaluation des axiomes qui sous-tendent l'interprétation déformée de la guerre. Malgré la confusion persistante sur le comportement de l'armée russe, la tendance en Occident a été de maintenir l'objectif maximal de conquête, puis d'attribuer à tort tout manque à gagner et irrégularité comme des symptômes de l'incompétence, de l'irrationalité ou de la faiblesse russes.

Par exemple, le convoi militaire russe de plusieurs kilomètres de long, qui est entré en Ukraine fin février depuis la Biélorussie, devait encercler et imposer un siège de la capitale et renverser le gouvernement. Bien qu'ils soient arrivés rapidement à l'extérieur de Kiev, les observateurs occidentaux ont ensuite été déconcertés par la stagnation perpétuelle du convoi. Apparaissant comme des "canards assis", le convoi aurait été entravé dans les médias par des "problèmes logistiques" et une "résistance féroce".

En réalité, le but du convoi russe n'était pas de s'emparer de Kyiv. Au lieu de cela, il a servi d'opération leurre pour faciliter l'efficacité du plan d'urgence, lancé après que Zelenskyy ait rejeté les pourparlers.

De manière stationnaire, le maintien du convoi à une distance de frappe de la capitale a maintenu l'armée ukrainienne divisée. Incapable de prioriser et de concentrer sa force maximale pour se défendre contre les autres fronts d'invasion, le leurre a permis aux forces russes de faire des avancées territoriales dans le sud et l'est. Plus tard, le retrait du convoi a été interprété à tort par l'Occident comme un signe que Moscou renonçait à son objectif de « s'emparer » de Kyiv. Mais cet optimisme, qui a suivi la fermeture du front nord de la Russie, était également déplacé. Le rôle du convoi a été rempli et l'objectif de son front nord a été éliminé lorsqu'il a aidé à l'achèvement d'un pont terrestre qui reliait les fronts sud et est de la Russie. La péninsule de Crimée étant désormais renforcée à partir de la frontière russe, Moscou a renforcé et consolidé son pouvoir de résistance, renforçant sa position de négociation.

Une correction de cap vers la diplomatie

Aujourd'hui, la situation s'aggrave pour l'armée ukrainienne. Mais il y a peu d'appétit en Occident pour corriger le récit en faisant un pivot vers la diplomatie. L'Occident continue de s'appuyer sur un discours favorable, mais éphémère, pour justifier sa politique de déni. Même si le récit perd de son élan, les élites politiques continueront de le propulser vers l'avant. "Vous pouvez déjà voir dans les médias que l'intérêt diminue, et cela affecte également le public, et le public affecte les politiciens", a déclaré Ann Linde, la ministre suédoise des Affaires étrangères en juillet. "Il est donc de notre responsabilité de maintenir l'Ukraine et ce que fait la Russie en tête de notre agenda."

L'intérêt de préserver les principes du récit prolonge les efforts pour punir et dégrader la Russie. Mais cela façonne également la définition de la victoire. Certes, la guerre s'annonce catastrophique pour Poutine si son objectif initial est perçu comme maximal. Cependant, si elle est interprétée à travers le prisme d'un objectif limité, la trajectoire de la guerre est inversée en faveur de Moscou, et non de Kyiv – et les partisans de la poursuite de la « victoire » devraient en tenir compte.

De plus, prolonger la lutte favorise le carnage et pourrait probablement aggraver le pouvoir de négociation de l'Ukraine plutôt que de le renforcer. En effet, les objectifs de Moscou s'étendent en fait sur des intérêts secondaires au-delà de son intérêt premier de neutralité. Cette expansion n'est pas seulement motivée pour justifier les coûts dépensés pendant la guerre, mais aussi en raison des problèmes de sécurité émergents résultant de la guerre.

Par exemple, depuis que l'Ukraine possède de nouveaux systèmes militaires, la Russie est probablement encline à créer une zone tampon qui réduit la valeur coercitive de ces armes. "Maintenant, [notre] géographie est différente", a déclaré Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères en juillet, "Ce n'est pas seulement la DNR et la LNR", faisant référence aux provinces de la région du Donbass, "c'est aussi la région de Kherson, la région de Zaporizhzhia et un certain nombre d'autres territoires. Cela renforcerait non seulement le pouvoir de négociation de Moscou, mais maintiendrait également sa supériorité coercitive vis-à-vis de Kyiv en réduisant l'efficacité de la capacité de rétorsion de cette dernière. "Si les pays occidentaux fournissent des armes à longue portée à l'Ukraine", a averti Lavrov, les intérêts territoriaux "iront encore plus loin".

Inévitablement, l'approche erronée menée par les États-Unis sera révélée par les mérites d'une vérité dure et gênante : la détermination de la Russie l'emportera probablement sur le mince vernis de l'unité occidentale. Alors que l'Europe se retrouve régulièrement obligée d'absorber le contrecoup d'une politique menée par les États-Unis, l'escalade pourrait accélérer sa défection pour chercher un accord avec la Russie. De plus, l'implication croissante de l'OTAN ne fera qu'intensifier une menace que la Russie a jugée existentielle. Cela alimente sa résolution plutôt que de la réduire. Comme l'a démontré le cliquetis de son sabre nucléaire, les intérêts vitaux en jeu pour la Russie donnent à ses dirigeants bien plus de volonté politique qu'à l'Occident d'accepter les fardeaux et les périls de l'escalade.

Pour mettre fin aux combats, des appels récents ont suggéré à l'Ukraine de faire des concessions territoriales à la Russie. Mais ni un accord bilatéral ni un remaniement des frontières n'apporteront à eux seuls une paix durable. C'est parce que l'Ukraine est empêtrée dans une guerre par procuration. Son casus belli ne se résume pas à un différend territorial entre voisins. Bien que ces différends aient joué un rôle dans la crise, la racine de l'instabilité reste l'engagement vivant de l'OTAN - émis en 2008 et  réitéré  en 2021 - d'intégrer l'Ukraine dans l'alliance occidentale.

A ce titre, l'Occident doit être partie prenante aux négociations et signataire de tout règlement durable. Sans un accord multilatéral sur l'orientation stratégique de l'Ukraine, la guerre pourrait se transformer en conflit « gelé » ou récurrent. Poutine peut se contenter de l'un ou l'autre scénario. Si la diplomatie avec l'Occident reste une voie insoluble pour apaiser ses préoccupations sécuritaires, la Russie continuera de tenir l'Ukraine en otage dans le différend plus large avec l'OTAN, comme elle l'a fait avec la Géorgie. Cela préserve un mécanisme de porte dérobée pour empêcher l'admission de l'Ukraine dans l'alliance, indéfiniment.

Un règlement négocié est dans le meilleur intérêt de toutes les parties. Cependant, la diplomatie est depuis longtemps au point mort dans les coulisses et compte tenu des multiples couches d'acteurs du côté occidental du grand livre, les conditions préalables seront lentes et têtues. En effet, malgré leur position périlleuse, les partisans nationaux et étrangers de Zelenskyy sont résolus à prolonger les combats jusqu'à ce qu'une victoire finale soit obtenue. Mais pour que la diplomatie gagne du terrain le plus tôt possible, les États-Unis et l'Europe doivent pivoter à l'unisson pour faire pression et lui donner les moyens de rechercher le compromis nécessaire avec Poutine, ce qui oblige également l'Occident à renoncer officiellement à sa position pour faire entrer l'Ukraine dans l'OTAN.

Avant tout, Washington doit accepter son rôle dans la provocation et maintenant la prolongation de la guerre. Malheureusement, le récit conventionnel atténue cette prise de conscience et retarde la correction de cap.

Cette obstination imprudente de loin ne fera qu'ajouter à la destruction de l'Ukraine.

Ramzy Mardini

Ramzy Mardini est associé à l'Institut Pearson et titulaire d'un doctorat. candidat en sciences politiques à l'Université de Chicago où il étudie l'intersection des réseaux sociaux et la dynamique de la guerre civile, avec un accent sur l'État islamique.