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vendredi 1 mars 2019

"C'est un cauchemar !"


Ce mois de février aura été l'un des plus sanglants du Donbass depuis la signature des accords de Minsk, il y a 4 ans. Dès le début de ce deuxième mois de 2019 et quelques jours après le retour du régiment ultra nationaliste "Azov", les pertes des défenseurs du Donbass ont connu une augmentation dramatique, et qui devait se poursuivre dans les semaines qui ont suivi. 

Principalement ce sont des bombardements ukrainiens qui sont à l'origine de l'hécatombe de février, dont il faut leur reconnaitre une surprenante précision et qui me fait penser à l'arrivée sur le front de nouveaux matériels de pointage (voire de mortiers), de nouvelles techniques de correction de tir (depuis des drones d'observation) auxquels il faut rajouter aussi les conséquences de l'expérience du front et de la formation dispensée par les instructeurs étasuniens et canadiens.

C'est principalement le front Sud de la République Populaire de Donetsk (front entre Mariupol et Novoazovsk) qui a été le plus meurtrier avec par exemple le bombardement de Leninskoe du 7 février, où 4 miliciens ont été tués, celui de Sahanka du 9 février, 4 autres tués, puis celui du 22 février, 3 autres tués, etc...

Le voile des propagandistes que je peux comprendre, mais sans l'approuver, ne peut plus désormais cacher les pertes subies surtout depuis que les ukrainiens systématisent la publication des vidéos aériennes de leurs tirs, prises depuis leurs drones d'observation. 

Résultat du bombardement ukrainien du 22 février 2019
(on peut observer ici les impacts ukrainiens et même des corps de miliciens
qui n'ont pu être relevés immédiatement du fait des tirs persistants)

Sur d'autres secteurs de la République Populaire de Donetsk, des pertes importantes ont été enregistrées du côté républicain, comme par exemple sur le front de Donetsk ou celui de Gorlovka. A cette liste macabre il faut rajouter également les 2 civils tués sur le front le 23 février à Elenovka.

Les premiers résultats connus rapportés par les proches des tués, militaires et familles, font état de plus de trente "200" (tués) sans compter les dizaines de blessés. Même le célèbre officier-écrivain Zakhar Prilepine, a dénoncé sur son réseau social Facebook, le 22 février, les pertes très importantes subies par les milices au cours de derniers jours, particulièrement dans le bataillon dont il fut le commandant en second ces 3 dernières années.


"Dans notre unité du Donbass, en raison des combats et bombardements constants, nous subissons de grandes pertes. Dieu sait que j'ai toujours essayé de ne pas jouer sur la corde de la pitié et que je n'ai jamais signalé nos pertes. 
Mais... ce qui se passe aujourd'hui est un cauchemar !. 
Quatre morts il y a une semaine et demie. Quatre morts au combat ce matin. Et il y a des blessés. L'intensité des tirs et le nombre de pertes qui ont  frappé mes frères d'armes sur le secteur marque ce mois ci comme l'un des plus difficiles de cette guerre de puis quatre ans"


Sur les réseaux sociaux militaires des unités et des miliciens, la consternation et parfois même la colère sont également visibles, ainsi par exemple ce message du milicien "Vympel" sur le réseau russe V Kontakte, ce 23 février 2019 :

"Dans la RPD, sont tués chaque jour entre 1 et 4 miliciens. Au moins 7 personnes sont décédées au cours des trois derniers jours. Comment sont les choses dans la LC (République de Lugansk), je ne sais pas, mais je pense que c'est à peu près la même chose. Ce n'est plus le débit lent de "Minsk" avec la capture de la zone grise et un ou deux soldats morts par semaine. C'est une vraie extermination. Si l'offensive ne commence pas et que l'APU n'est pas vaincu, il ne restera plus rien de la milice. A ce rythme là cela représente une perte moins de 1500 combattants au moins en une année. C’est triste que les combattants ne meurent pas pour la victoire, mais pour la masturbation à Minsk, des oligarques, bureaucrates et politiciens des deux côtés."

Bombardements ukrainiens sur des positions républicaines

Un autre exemple d'attaque meurtrière ukrainienne (et violation des accords de Minsk) : Ce 23 février en soirée les forces ukrainiennes détruisent un dépôt de munitions républicain près de Gorlovka, tuant 3 miliciens

Le contexte électoral ukrainien (scrutin présidentiel le 31 mars prochain) doit jouer beaucoup dans se regain d'activité ukrainienne sur le front du Donbass autant qu'expliquer peut-être l'absence de réaction de l'artillerie républicaine qui auparavant se permettait des tirs de contre-batteries ponctuels contre les postions ukrainiennes responsables des bombardements. 
D'un côté, le candidat à sa propre succession Porochenko, est loin d'être le challenger de cette course présidentielle et doit être tenté de vouloir créditer des victoires militaires contre "l'agresseur russe" pour redorer sa popularité et revenir en pole position.
De l'autre côté, les Républiques du Donbass refusent de rentrer dans une escalade qui alimenterait cette stratégie politicienne de Kiev, et préfèrent faire le gros dos en attendant le nouveau jeu diplomatique (ou militaire) qui apparaîtra à coup sûr au lendemain des élections.

Mais parfois.... "trop c'est trop !"

Ainsi, le 25 février 2019, devant la poursuite des violations meurtrières quotidiennes des accords de Minsk, le Commandement militaire de la République Populaire de Donetsk a décidé d'autoriser des tirs de contre batteries sur des positions d'artillerie ukrainiennes à l'origine des bombardements. Selon les premières estimations, plusieurs pièces d'artillerie ont été détruites ainsi que 6 soldats tués et 8 autres blessés parmi les forces ukrainiennes. Il s'agit ici d'une riposte mesurée et ponctuelle ciblant dans un esprit de "légitime défense" les unités ennemies ayant ouvert le feu en premier.

Autrement, les miliciens républicains défendant la ligne de front paient le prix fort dans ce jeu de dupes joué entre Moscou, via Donetsk et Washington, via Kiev. Une situation entre enjeux politiques et menaces militaires qui, si elle peut être comprise par la conscience du soldat n'est en revanche jamais acceptée par son coeur, même si son devoir, son honneur et le souvenir des disparus le maintiennent à son poste !

Malgré des lots quotidiens de sang et de larmes, la milice garde le front et le moral hauts et forts, espérant même qu'à défaut de paix réelle une contre-offensive soit enfin décidée pour "bouter les ukrainiens" loin des villes du Donbass qu'ils occupent ou bombardent.


Mais il nous faut encore "prendre notre mal en patience" même quand la patience fait mal

Erwan Castel


Voici quelques uns des héros (plus de 30) tombés quotidiennement ce mois ci pour la Liberté du Donbass mais également sacrifiés sur le vil échiquier des intérêts des uns et des calculs des autres. Et dans le silence des propagandes tentant de cacher leurs morts j'entends comme un écho cette phrase du chanteur breton "Glenmor" (Milig ar Skanv) : 



Paix à leurs âmes et que leurs sacrifices gardent éternellement vive la flamme de la révolution dans les coeurs luttant pour la liberté des peuples qui un jour triomphera de la haine et de la cupidité.



1er fev, Skazka.


4 fév, Andrei Varchak, 37 ans







7 fév, Alexander Prokopchuk , 29 ans


7 fév, Dimitry Kutkin







8 fév, Dimitri Valentinovich Sidorov, 21 ans


9 fév, Alexander Sych, 31 ans




11 fev, Boris Zvernichenko , 32 ans.


11 fév, Roman Kuzin , 36 ans






15 fév, Vitaly Shumsky, 27 ans.


17 fév, Alexander Lykov, 29 ans







18 fév, Alexander  Lukʹânenko, 26 ans









22 fév, Anton Pyura, 29 ans


22 fév, Mazur Aleksandr, 41 ans






23 fév, Andrey Tkachenko, 43 ans


24 fév, Adreï Ostapov , 36 ans





En partant sur le front j'espérais qu'à mon retour, la litanie des sacrifiés ait enfin cessé. Malheureusement l'hécatombe de Minsk continue drainant chaque jour sang et larmes sur la terre du Donbass, tandis que de nouveaux visages et noms apparaissent à le surface des jours passés.



Mises à jour :







5 fév, Zoellick Paul, 32 ans


18 fév, Fedorov Alexander, 58 ans





18 fév, Korchuganov Yevgeny, 41 ans




27 fév, Sinyukov Sergey, 42 ans





28 fév, Alexander Krokhalev, 41 ans.



28 fév, Evgeny Igorevich Mashkov, 32 ans






28 fév, Kovalchuk Denis, 34 ans


28 fév, Mashkov Evgeniy, 32 ans







8 fév, Shaymardanov Marat, 43 ans


4 fév, Mogilny Andrei Nikolaïevitch, 22 ans





6 fév. Gennadiy Zubenko, 49 ans


15 fév,  Vyacheslav Vitalyevich Khripakov, 35 ans



2 fév, Evgeny Korchuganov, 41 ans


4 fév, Kutsakov Andrei Vitalyevich, 31ans





22 fév, Dani Nagorny, 21 ans

7 fév, Igor Nikiforov, 46 ans



"Que le souvenir des morts soit la force des vivants"
"

vendredi 14 septembre 2018

La République en Danger / 2

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Le 13 septembre avec le groupe commandé par "Snek", je rentre vers Donetsk pour quelques jours de repos. Pendant ces deux dernières semaines passées sur le front de Promka, au Nord de Donetsk, beaucoup d'événements se sont déroulés: l'arrivée de l'automne, le départ tragique d'Alexandre Zakharchenko, le nouveau pouvoir et ses remaniements, les menaces d'une offensive ukrainienne dans le Sud etc...

Autant d'événements alimentant les questionnements et les inquiétudes légitimes qui sont nés logiquement et légitimement du choc provoqué par l'assassinat du père de la jeune République populaire de Donetsk.


Jeudi 13 septembre 2018

Au matin, au milieu de la poussière soulevée par les balais nous bouclons nos sacs et attendons la rotation de notre unité positionnée sur 2 positions dans la zone industrielle détruite de Promka. 

Le soleil à l'horizon alourdi par le poids de l'automne arrivant, vient tout de sortir des amas de ferrailles du pylône effondré lors de bombardements en 2015, lorsque notre relève arrive sur "Forteruine". Après les passages de matériels, de consignes et d'observations, nous rejoignons le point de ralliement près de la route Donetsk Gorlovka où nous attends un véhicule de liaison du bataillon.

Deux jeunes volontaires du Donbass, de retour de mission 
Après 20 minutes de route la camionnette nous ramène à la base de Piatnashka ou le groupe engage alors, armé de rasoirs et savons, un assaut vers les douches de la compagnie...

Dans la chambrée, à portée de gamelle Mourka m'attend en compagnie d'un jeune chaton qu'elle semble avoir adopté et qui se précipite aussitôt dans l'exploration de mon barda posé au sol. De mon côté, je pars sur le Net prendre la température de la République dont les échos du séisme de la disparition de Alexandre Zakharchenko sont parvenus jusqu'au dernier des postes avancés de la ligne de front.


Dans un deuil du père de la République qui est toujours vif et agite les cœurs et les esprits  les citoyens du Donbass observent avec attention les conséquences de cet événement tragique. 

Comme partout ailleurs en de telles circonstances, Denis Pushilin, le successeur provisoire du Président disparu, forme depuis 1 semaine son équipe pour mener la République sans encombre vers les échéances définies par les événements, et principalement celle des élections présidentielles prévues le 11 novembre prochain dans les 2 républiques de Donetsk et Lugansk.

Remaniement ministériel, révisions administratives etc., les reformes engagées très rapidement par Denis Pushilin le Président par interim, surprennent certains et parfois même inquiètent ceux qui craignent un affaiblissement du pouvoir face aux pressions continuelles de l'armée de Kiev ou celles des politiciens liés à l'oligarchie ukrainienne post-soviétique. 

Lorsqu'on est un simple volontaire, loin des arcanes du pouvoir, on regarde cela de loin, s'accrochant à la chaîne de commandement immédiate qui représente le lien concret de son engagement pour le Donbass. Même et surtout quand les sphères politique et militaire se superposent et interagissent entre elles...

Ainsi, quand les milices républicaines se professionnalisent entre 2014 et 2015, 4 bataillons ("Tchétchène", "Patriot", "Piatnashka" et "Prilepine"*) ne vont pas être intégrés dans le nouveau "Corpus Abarone" (Corps de Défense) et ils forment alors le "Régiment des forces spéciales de Donetsk". Beaucoup considéraient ces unités parrainées par Alexandre Zakharchenko comme une espèce de garde prétorienne présidentielle. 

Après la disparition du Président de la République, la nouvelle équipe gouvernementale par interim effectue rapidement des changements importants au sein de l'appareil militaire: le "Ministre de la défense" dont le ministre Kononov quitte ses fonctions devient par exemple la "Direction de la Milice Populaire", et ce "Régiment des forces spéciales de Donetsk" qui était hors cadre, est intégré désormais au sein du Ministère de l'intérieur.

Or, si les missions attribuées restent les mêmes (première ligne de front, et sécurisation de périmètres) ces changements administratifs provoquent dans les rangs des unités des étonnements, interrogations et même grincement de dents comme au sein de l'Etat major du 4eme bataillon d'assaut, appelé bataillon "Prilepine" depuis que le célèbre écrivain russe qui a participé à sa formation, y a servi pendant 2 ans (juillet 2016 - juillet 2018).

Le Commandant de ce bataillon frère, Sergei Fomchenkov, est un volontaire russe membre du parti "L'autre Russie", et vétéran des premiers combats dans le Donbass au sein du bataillon "Zarya" ou de la 2ème Brigade à Lugansk par exemple. Lorsqu'il apprend que son unité doit intégrer le ministère de l'Intérieur, il exprime sa désapprobation avec vigueur et certaines personnes dramatisent alors les conséquences évoquant même l'hypothèse d'une mutinerie.



Aussi, à 18h30 notre bataillon "Piatnashka" a été mis en alerte maximale et plusieurs de ses unités déployées en centre ville autour de l’hôtel "Le Prague" qui sert de caserne au 4ème bataillon commandé par Sergei Fomchenkov. Ce déploiement a été ordonné à titre préventif dans l'hypothèse très infime d'une mutinerie de cette unité. 

En me positionnant face à la caserne, et bien qu'optimiste quand à l'issue de cette crise localisée, je dois avouer que je n'étais pas franchement à l'aise, constatant avec tristesse que les inquiétudes des uns et des autres, bien que logiques voire légitimes, semblent parfois l'emporter sur la raison.

Vers 19h30, l'explosion, à priori d'une grenade offensive retentit suivie de 2 courtes rafales tirées en l'air, démonstration de force plus que provocation de la part d'une unité qui ne veut pas être désarmée. 

Heureusement, même si les circonstances sont graves, l'ambiance est plutôt détendue et confiante, et après quelques heures les unités dépêchées autour de la caserne libérant les rues et repartent vers leurs bases. J'observe d'ailleurs une fois de plus à cette occasion le naturel pacifique du tempérament russe, car la situation est restée sous contrôle et tous regrettant au fond de leur cœur cette situation proche du ridicule.

Avant minuit nous rentrons à la base, laissant sur le périmètre un cordon de sécurité.

Dans les faits, cet "incident" n'est pas aussi grave que certains ne le prétendent déjà sur les réseaux (arrestation, désarmement...) et il est selon moi une anecdote de la normalisation des forces armées de la République Populaire de Donetsk. Cette transition des milices autoproclamées à la nature passionnelle vers une armée de métier ne peut effectivement se réaliser sans difficulté ni maladresse, surtout lorsque l'on connait les caractères forts des commandants d'unité ayant gagné leurs galons au feu des combats.


Des hommes du bataillon Prilepine sur le front - Photo Kristina Melnikova

Les actions décidées par le pouvoir intérimaire sont certainement argumentées et même justifiées et loin de moi et la connaissance et le désir de les juger sur leur fond mais je trouve personnellement que les réformes sont engagées trop rapidement surtout dans l'émotion encore vive de la disparition du Président Zakharchenko. 


Le peuple a besoin d'explications, les explications de pédagogie, et la pédagogie de temps, sinon les questionnements deviennent inquiétude et déstabilisation émotionnelle. Mais je reste confiant dans l'avenir de cette jeune République populaire qui continue de sortir de sa chrysalide malgré les difficultés et les tragédies subies.

01h00 du matin, la fatigue l'emporte sur les questions du moment, qui de toute manière ce soir là resteront sans réponse... 

Comme on dit en France : "Demain il fera jour !"


Erwan Castel


Autres articles sur le sujet :



Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du front

vendredi 23 mars 2018

Entretien avec Zakhar Prilepine

"La Russie, c'est un espace eurasien, c'est à la fois l'Europe et l'Asie. 
Mais notre culture, elle, reste européenne. 
Dans une certaine mesure, 
la Russie garde la tradition européenne."

Zakhar Prilepine

Source de l'article : Le Figaro.fr



FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - L'écrivain Zakhar Prilepine était invité au Salon du Livre à Paris, qui a mis la littérature russe à l'honneur. L'auteur de «Ceux du Donbass», un récit de sa guerre aux côtés des rebelles pro-russes en Ukraine, se livre à un examen de la situation politique, religieuse et internationale de la Russie.


Zakhar Prilepine est l'un des romanciers les plus en vogue de la Russie contemporaine. Ancien membre du part national-bolchévique de Limonov, il mène une double vie d'écriture et d'aventure politique. Son roman L'Archipel des Solovki (Actes Sud, 2017), une fresque de 800 pages intense et dostoïevskienne, raconte l'histoire du premier camp de rééducation mis en place par les bolchéviques dans les années 1920. Il publie aux éditions des Syrtes Ceux du Donbass, un récit de sa guerre aux côtés des rebelles pro-russes qui se sont insurgés contre le pouvoir ukrainien.


FIGAROVOX.- Que pensez-vous de la réélection triomphale de Vladimir Poutine?

Zakhar PRILEPINE.- Je respecte le choix du peuple. À l'heure actuelle il n'existe pas en Russie un membre de l'opposition qui puisse contrebalancer ce choix. Un ex-membre des services secrets français a dit un jour que Poutine était un animal politique. Apparemment, ça plaît au peuple russe. Mais je crois que la Russie reste un pays démocratique. On regarde toujours les quatre mandats de Poutine: mais Merkel aussi entame son quatrième mandat. Aux États-Unis, il y a des dynasties présidentielles: Bush père et fils, les Clinton!


«Je n'aime pas beaucoup le pouvoir soviétique. Simplement, ceux qui ne l'aiment pas du tout appartiennent à un type d'individus qui, en général, me révulsent» écrivez-vous dans L'Archipel des Solovki. Êtes-vous dans la nostalgie de l'URSS?

Ce n'est pas le pouvoir soviétique qui compte en ce moment pour les Russes, il est écrasé, pitoyable, renié. Les gens font leur choix en grande partie par nostalgie. Ils réagissent à un antisoviétisme qui a viré à la russophobie chez certains. Les Occidentaux ont tendance à penser que les Russes ne regrettent pas le pouvoir soviétique, mais c'est pourtant le cas. Dans les années 1990, nous avons détruit le pays, anéanti l'économie, supprimé l'idée de gauche. Nous avons écrit des centaines de livres, de films, où il était question de haine à l'égard de l'union soviétique. On nous demande de nous sentir coupables, honteux de ce passé, de notre existence.


On accuse les Russes d'être partout, de truquer les élections. Pensez-vous qu'il existe une russophobie en Occident?

Je pense que la russophobie existe dans l'élite politique, mais qu'elle ne touche pas la plupart de la population. Je suis venue en France au moins 25 fois, et je n'ai jamais eu de conflits avec les lecteurs. La France est le seul pays européen à avoir accepté d'éditer mon livre «Ceux du Donbass». En revanche, les récits de ceux qui combattent côté ukrainien sont édités partout.

Boycotter la littérature russe, c'est boycotter ce qu'il y a de plus européen en Russie.


Que pensez-vous de la décision d'Emmanuel Macron de boycotter le pavillon russe au Salon du Livre de Paris où vous étiez présent?

Poutine n'aurait jamais fait ça en Russie. Ce n'est pas un geste contre la Russie de Poutine, mais un geste contre la littérature russe, qui est peut-être ce qu'il y a de plus européen en Russie. La littérature reste, tandis que les présidents passent.


Dans Ceux du Donbass (éd. des Syrtes, 2018), vous racontez les chroniques de votre guerre en Ukraine. Pourquoi vous êtes-vous engagé dans le Donbass?

Parce que je suis pour la démocratie. Les gens qui expriment le désir de vivre dans un espace culturel et politique souverain en ont parfaitement le droit. Les ambassadeurs occidentaux se sont déplacés place Maïdan où il y avait 300.000 personnes qui manifestaient contre le régime de Ianoukovitch (NDLR: président renversé par un mouvement anti-corruption et pro-UE en 2014), mais ils auraient dû aussi se déplacer dans le Donbass où des centaines de milliers de personnes manifestaient contre le régime de Porochenko [NDLR: président ukrainien depuis 2014]. Que les Européens m'expliquent quelle est la différence entre la liberté revendiquée à Kiev et celle revendiquée dans le Donbass? Pourquoi n'auraient-ils pas les mêmes droits?


Comment jugez-vous la manière dont les médias occidentaux ont traité le conflit?

La presse européenne ne s'intéresse pas à présenter les événements de manière objective. Le 2 mai 2014 a lieu à Odessa un incendie criminel de la Maison des syndicats par des rebelles pro-Maïdan, qui a coûté la vie à 42 manifestants anti-Maïdan. Ce massacre a été sous-traité par les médias occidentaux. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres.


Que les Européens m'expliquent quelle est la différence entre la liberté revendiquée à Kiev et celle revendiquée dans le Donbass ? Pourquoi n'auraient-ils pas les mêmes droits ?

Nous allons fêter cette année le centenaire de la naissance de Soljenitsyne. Votre Archipel des Solovki s'inspire de L'Archipel du Goulag. Quelle place tient-il dans votre filiation littéraire?

Soljenitsyne est une figure immense, qui est à mon avis beaucoup plus politique que littéraire. Le texte de L'Archipel du goulag comporte énormément d'imprécisions et d'erreurs, ce qui peut se comprendre étant donné que Soljenitsyne n'a jamais eu la possibilité de consulter les archives à l'époque. Dans les années 1980, Soljenitsyne a écrit des textes assez nombreux qui parlaient de la perestroïka comme d'une énorme catastrophe pour la Russie. Ce ne sont pas les plus connus.


Vous situez-vous comme lui dans une tradition slavophile?

Non, car Soljenitsyne, à la différence de moi, avait l'idée d'une union des trois pays slaves: la Russie, l'Ukraine, et la Biélorussie. Je pense pour ma part que la Russie est un pays beaucoup plus complexe. Il y a une population musulmane, une population bouddhiste. Nous sommes plus proches aujourd'hui de certains pays asiatiques, comme la Chine, que d'autres pays slaves, comme l'Ukraine. Comme le disait Poutine, «si l'Europe ne veut pas entamer de dialogue avec nous, nous allons nous tourner vers la Chine et l'Inde».


La Russie ne fait pas partie de l'Europe?

C'est un espace eurasien, c'est à la fois l'Europe et l'Asie. Mais notre culture, elle, reste européenne. Dans une certaine mesure, la Russie garde la tradition européenne.

Nous sommes plus proches aujourd'hui de certains pays asiatiques, comme la Chine, que d'autres pays slaves, comme l'Ukraine.


Pourquoi la Russie sécrète-t-elle de si grands écrivains?

C'est un pays très vaste à l'histoire complexe. Sans vouloir vous flatter, vous avez une littérature aussi bonne que la nôtre! Je pense que la francophilie russe qui existe depuis longtemps a eu un impact important sur la littérature russe. Lorsque la Russie est critiquée en France, les Français devraient se rendre compte que c'est eux-mêmes qui ont apporté beaucoup de choses à la Russie. Moi par exemple, on me reproche mon militarisme, mais je prends exemple sur Guillaume Apollinaire, Romain Gary et Antoine de Saint-Exupéry, avec qui j'ai grandi

«Notre différence tient dans le fait que nous nous punissons très vite et de nos propres mains - nous n'avons pas besoin pour cela des autres peuples.» écrivez-vous dans L'Archipel…

Il existe un masochisme russe, c'est vrai. Nous nous donnons nous-mêmes le fouet, mais parfois nous aimons que d'autres y participent. Prenons l'exemple de la Seconde Guerre mondiale: les pertes subies ont été énormes, 19 millions de personnes. Elles sont mortes en majeure partie en 1941-1942, tuées par l'Allemagne et ses alliés. Personne ne parle de ces millions de Russes sacrifiés pour vaincre le nazisme. Cette ingratitude et cet oubli blessent les Russes.


Vous vous êtes rapproché récemment de l'Église orthodoxe. L'orthodoxie est-elle un pilier de l'identité russe?

J'ai été baptisé en 1975, à l'époque soviétique. Nous avions des icônes et la Bible à la maison. Je ne suis pas un fervent croyant, toutefois je crois que Dieu existe, et que la religion orthodoxe fait partie de notre tradition culturelle. Mais en Europe, les gens exagèrent l'impact de l'église orthodoxe sur la politique russe et la population. Il y a plus de pratiquants dans les pays scandinaves ou en Grande-Bretagne qu'en Russie!