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samedi 2 janvier 2016

L'Ukraine au tournant

Analyse de Jacques Sapir

L'AUTEUR

Jacques Sapir est un économiste, spécialiste de la Russie. 

Professeur et chercheur en macro économie et économie financière il est depuis 1990 expert à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales où il dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS). 

Ses travaux de chercheur se sont orientés dans trois dimensions, l’étude de l’économie russe et de la transition, l’analyse des crises financières et des recherches théoriques sur les institutions économiques et les interactions entre les comportements individuels. Il a poursuivi ses recherches à partir de 2000 sur les interactions entre les régimes de change, la structuration des systèmes financiers et les instabilités macroéconomiques. Depuis 2007 il s'est impliqué dans l’analyse de la crise financière actuelle, et en particulier dans la crise de la zone Euro.
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"L’évolution de la situation en Ukraine depuis le début de 2014 est exemplaire de la manière dont des dirigeants peuvent, par leurs erreurs et par fanatisme, détruire un Etat. Cela pourrait constituer un intéressant exemple pour de futurs manuels de sciences politiques si cela n’impliquait pas une population de plusieurs dizaines de millions de personnes et si cette crise n’avait pas déjà impliquée la mort de plus de 6000 personnes. La crise ukrainienne est une véritable tragédie.

Mais, cette tragédie doit aussi être étudiée du point de vue de la science politique et de l’économie pour tenter de comprendre les tenants et les aboutissants de cette crise, mais aussi pour tenter d’en voir les possibles solutions. En effet, la crise ukrainienne est aujourd’hui un important facteur de division entre les pays d’Europe occidentale et la Russie, et ce alors que la crise du Moyen-Orient et la menace terroriste qu’elle fait planer, imposent une révision des priorités stratégiques. Il n’apparaît pas possible d’avoir une action coordonnées contre DAESH en Syrie et de continuer à s’opposer violemment sur la question de l’Ukraine. Par ailleurs, les pays de l’UE, et principalement la France et l’Allemagne, semblent avoir – du moins en partie – révisés leur politique au sujet de la crise ukrainienne. En même temps que s’impose un nouveau réalisme sur la crise syrienne un désenchantement certain, et une profonde désillusion, se font jour en ce qui concerne les autorités de Kiev.

Les origines de la crise

Personne ne remet en cause le constat de l’énorme corruption qui caractérisait le système politique et économique de l’Ukraine à la fin de 2013. Mais, cette corruption ne datait pas du Président Yanoukovitch. Elle était endémique en Ukraine depuis les premières années de l’indépendance. Cependant, cette corruption était devenue largement insupportable dans les différents segments de la population. C’est ce qui explique les premières manifestations, alors pacifique, de la place Maïdan. Il convient de signaler que lors de ces premières manifestations, les manifestants venaient de l’ensemble de l’Ukraine, tant de l’ouest que de l’est. L’incapacité du Président Yanoukovitch et de son gouvernement à prendre la mesure de ce mouvement a largement contribué au processus de capture de ce dernier par des forces ultra-nationalistes et même fascisantes (comme le groupe Pravy Sekhtor[1]), forces qui ont progressivement évincées les forces démocratiques. L’attitude de l’Union européenne a aussi contribué à une forte polarisation de la vie politique en Ukraine et a abouti à déstabiliser encore plus la situation politique.

Les illusions que les dirigeants de l’Union européenne ont laissé se développer quant à une possible adhésion de l’Ukraine à l’UE ont joué un rôle important dans la dégradation de la situation politique, en donnant à une partie de l’opinion publique ukrainienne le sentiment que le débat posé était le choix entre la Russie et l’UE. Cette polarisation de l’opinion publique a eu un effet extrêmement délétère, et ce à un moment ou l’économie ukrainienne était de plus en plus liée à l’économie russe. Si les importations d’hydrocarbures (essentiellement de gaz) de Russie ont toujours été importantes, les exportations ukrainiennes à destination de la Russie avaient fortement augmenté depuis le début des années 2000. Les bases d’une intégration économique, au moins sur des secteurs comme la métallurgie, la chimie et les constructions mécaniques, étaient à cette époque clairement posées. Il n’y avait aucune logique à vouloir ouvrir l’économie ukrainienne encore plus qu’elle ne l’était déjà à l’économie des pays de l’UE. Ceci ne correspondait pas aux tendances économiques que l’on pouvait constater depuis plusieurs années. Pourtant, cette question devint la question principale en raison du discours de l’UE présentant cette « ouverture » comme la base de futurs succès économiques pour l’Ukraine. La combinaison d’un sentiment justifié d’exaspération de la population vis-à-vis de la corruption des élites ukrainiennes et de la manipulation effectuée par l’UE de l’ordre du jour économique des relations entre l’Ukraine et l’UE a eu un effet explosif sur la vie politique ukrainienne en 2013.


Il faut ici rappeler que le Président et le Parlement avaient été régulièrement élus. Mais, ces élections (2010) avaient permis de mesurer combien la politique ukrainienne était marquée par une division entre des populations russes (et russophones) regroupées à l’est du pays et des population ukrainophonnes, dont une partie habite les régions qui, avant 1914, étaient soit dans l’empire Austro-Hongrois soit étaient en Pologne.

Carte 1

Répartition de la population par type de langage pratiqué



L’Ukraine est un pays neuf, dont l’existence est fragilisée par ces divisions. Ces dernières ont été renforcées par les évolutions économiques de ces dix dernières années, qui ont vu les relations avec la Russie se développer rapidement. L’Ukraine de l’Est, russophone, vivait, au début de 2014, mieux que l’Ukraine de l’Ouest. Pour cette dernière, l’Union européenne représentait un pôle d’attraction important, même s’il était largement imaginaire compte tenu de la situation économique actuelle de l’UE.



Carte 2



Les manifestations de la place Maïdan recouvraient aussi cette division économique et sociale de l’Ukraine.


La crise de février 2014 et ses conséquences

Ces manifestations ont pris une tournure dramatique lors du mois de février 2014. Le massacre du 20 février a joué un rôle décisif dans le déclenchement de ce que l’on peut considérer comme la « crise » ukrainienne, qui devait aboutir à la guerre civile[2]. Les responsabilités de ce massacre furent attribuées, à l’époque au pouvoir du Président Yanukovitch. En fait, il est aujourd’hui avéré que nombre des manifestants tués le furent par des projectiles tirés dans leur dos[3]. Le rôle des agents provocateurs très probablement liés à Pravy Sekhtor ne fait plus aujourd’hui aucun doute[4].

Il est cependant clair que le pouvoir du Président Yanoukovitch eut une part de responsabilité dans ces événements tragiques, que ce soit par un usage disproportionné de la force au début des manifestations, ou par ses hésitations par la suite qui avaient démoralisé une bonne part de ses soutiens. Il a été incapable de s’opposer à une logique minoritaire, qui s’est exprimée même au Parlement lors du vote, au début du mois de février de la loi supprimant le statut de langue officielle au Russe (à côté de l’Ukrainien). Ce vote apparaît aujourd’hui comme un tournant symbolique car il a fait basculer l’affrontement d’une logique de lutte pour la démocratie et contre la corruption à une logique nationaliste-ethniciste. Les populations tant russes que russophones des régions de l’Est de l’Ukraine et de la Crimée n’ont pu qu’être légitimement inquiètes de la rupture du pacte sur lequel était fondé l’Ukraine indépendante depuis 1991. Ceci a eu des conséquences très importantes quand, pensant que sa vie était menacée, le Président Yanukovitch se décida à fuit Kiev. Dès lors s’ouvrait un véritable dilemme pour les différents acteurs de la crise ukrainienne.

Si l’on admet que la norme constitutionnelle avait alors disparu et que le Parlement était légitime dans son renversement du Président Yanoukovitch, cela signifie que l’on était confronté à une révolution c’est à dire la destruction d’un ordre légal devant donner lieu à un nouvel ordre légal. Mais, cela impliquait que l’on reconnaisse cette nécessité et que soit immédiatement appelé à siéger une assemblée constituante. Si l’on prétendait que la norme constitutionnelle n’avait pas disparue, alors il fallait reconnaître que le Président Yanoukovitch était toujours le Président légal de l’Ukraine. En choisissant la première solution, mais sans en tirer les conséquences logiques, les politiciens du Parlement ukrainien ont mis le feu aux poudres.

En effet, à partir du moment où ils considéraient que ce qui s’était produit était un acte de nature révolutionnaire il fallait aussi admettre que le Parlement de la République autonome de Crimée était tout aussi légitime dans sa décision de se séparer de l’Ukraine et de rejoindre la Russie. Soit la règle générale s’applique à tous soit elle ne s’applique à aucun. La seule chose sur laquelle il peut y avoir un accord est le fait qu’il ne peut y avoir d’application partielle de la règle générale. Cela implique qu’il fallait admettre que la question de la Constitution se posait, et que l’on ne pouvait faire « comme si » la règle générale s’imposait alors que l’on venait de la violer. Ce ne sont pas, seulement, des subtilités juridiques. Pour ne pas les avoir comprises, pour avoir cru que l’on pouvait faire un coup d’Etat sans remettre en cause la Constitution, les dirigeants de Kiev ont provoqué et la sécession de la Crimée et la guerre civile dans l’Est de l’Ukraine.

Ainsi, à la suite des événements tragiques de fin février s’est donc mis en place un pouvoir de fait à Kiev, provoquant un effondrement de la légitimité de l’État ukrainien. La dissolution d’unités de la police, qui n’avaient fait qu’obéir aux ordres, a provoqué une profonde inquiétude dans les régions de l’Est. Ce à quoi on a assisté depuis le 28 février, et ce n’est que la suite logique du basculement d’une lutte pour la démocratie et contre la corruption vers un affrontement ethnique.

Les responsables du Parlement ukrainien portent donc la lourde responsabilité d’avoir, par leurs erreurs comme par leurs excès, déclenché une guerre civile dans leur propre pays. Cette guerre à provoqué plus de 6000 morts et près d’un million de réfugiés, qui se trouvent aujourd’hui sur le territoire de la Fédération de Russie.


L’accord de Minsk

L’accord signé à Minsk au mois de février 2015 constituait donc une possibilité de mettre fin à cette tragique guerre civile[5]. Mais, il y a bien des raisons de penser que cet accord ne pourra jamais être appliqué. Les termes de l’accord sont en effet très clairs : un statut de grande autonomie doit être concédé aux insurgés et, sur cette base, le gouvernement de Kiev pourra recouvrer le contrôle de la frontière entre l’Ukraine et la Russie (articles 9 et 11 de l’accord). Or, le gouvernement de Kiev a indiqué son refus d’envisager une « fédéralisation » du pays, dans le cadre d’une refonte de la Constitution, qui devrait être réalisée d’ici à la fin de 2015. De même, le Ministre de la Justice de Kiev, M. Klimkin, s’est déclaré être opposé à une amnistie générale. Or, cette amnistie est bien l’une des conditions de l’accord (article 5).

Très clairement, à l’heure actuelle, le régime de Kiev n’a nullement l’intention d’appliquer les clauses politiques de l’accord. Or, on comprend bien que si ces clauses ne sont pas appliquées, la guerre reprendra inévitablement, sauf si l’on s’achemine vers une solution de type « ni paix, ni guerre », ce que l’on appelle un « conflit gelé ». Cependant, une telle solution de « conflit gelé » n’est envisageable que si des forces d’interposition prennent position entre les belligérants. On est donc ramené à la question d’un hypothétique contingent de « Casques Bleus » et de ce fait à la question de l’insertion des Etats-Unis dans le processus d’un accord. On mesure ici, à nouveau, les limites de l’option prise par Mme Merkel et M. François Hollande. A vouloir prétendre que les européens pouvaient trouver sur leurs seules forces une solution à ce conflit, ils se sont enfermés dans une situation sans issue. La position discursive adoptée qui consiste à faire retomber la « faute » de la non-application sur la Russie s’apparente à une ficelle désormais trop grossière. Et cela d’autant plus que l’on voit désormais s’ouvrir des failles importantes au sein même du gouvernement de Kiev, très probablement à l’instigation si ce n’est des Etats-Unis, de forces américaines.

Aujourd’hui le gouvernement de Kiev est politiquement divisé (Petro Poroshenko, le Président élu en juin 2014, apparaissant à cet égard comme un relatif « modéré ») et surtout techniquement de plus en plus dépendant des Etats-Unis. Des « conseillers » américains occupent plusieurs étages dans les différents ministères. Ceci montre que les Etats-Unis, qu’ils livrent ou non des armes « létales » à l’Ukraine, sont d’ores et déjà partie prenante de conflit, et d ‘une certaine manière ont acquis une position déterminante dans le gouvernement de Kiev. Ceci expose clairement les illusions de Mme Merkel et de M. Hollande mais nous montre aussi que tant que les Etats-Unis n’auront pas donné leur assentiment explicite à un accord, ce dernier n’a aucune chance d’être respecté.

On sait par ailleurs que l’Ukraine est virtuellement en faillite. Certes, le Fond Monétaire International a discuté de la possibilité d’un prêt de 17 milliards de dollars. Il lie d’ailleurs la poursuite de ses versements à des réformes structurelles qui ne peuvent être mises en place par le gouvernement actuel[6]. Mais, cette somme, si elle est versée et ceci dépend de la réalité du cessez-le-feu, ne règlera rien. Au mieux, si elle est versée, elle assurera la stabilité financière de l’Ukraine jusqu’à la fin de l’année, pas plus. Cet argent ne remplacera pas une économie saine, et des relations commerciales importantes tant avec la Russie qu’avec l’Union européenne. Le futur de l’Ukraine dépend donc d’un accord entre russes et européens. Plus directement, la survie immédiate du pays dépend largement de l’aide consentie par l’Union européenne.

Ceci permettrait à l’Allemagne et à la France, si elles osaient parler clair et fort à Washington, de contraindre les Etats-Unis à s’engager de manière décisive dans le processus de paix. Sinon, l’ensemble du coût de l’Ukraine reposerait sur les Etats-Unis, et il est clair qu’en ce cas le Congrès se refuserait à financer de telles dépenses, qui pourraient d’ici les 5 prochaines années atteindre les 90-120 milliards de dollars.

La question économique est, peut-être, ce qui pourrait permettre d’aboutir à une application réaliste des accords de Minsk, à deux conditions cependant : que l’Allemagne et la France imposent leurs conditions à Washington et que ces deux pays sortent du jeu stérile et imbécile qui consiste à faire retomber, encore et toujours, la faute sur la Russie alors que l’on voit bien que les fauteurs de guerre sont ailleurs.


Ni paix ni guerre ?

Faute d’une mise en œuvre du volet politique de l’accord de Minsk, la vie tend à s’organiser sur la base d’une indépendance de fait des régions de Lougansk et Donetsk. Et il est clair que cette vie est tout sauf facile. La population totale des zones sous le contrôle des insurgés est d’environ 3 millions d’habitants, dont environ 1 million est réfugié en Russie. La persistance des combats sur la ligne de front empêche tout effort sérieux de reconstruction pour l’instant, à l’exception du rétablissement de la ligne de chemin de fer entre Lougansk et Donetsk. Une des raisons, d’ailleurs, dans le maintien des combats et les violations incessantes du cessez-le-feu par les forces de Kiev, est la volonté ouvertement affichée par les dirigeants de Kiev de maintenir la population du Donbass dans une insécurité importante et dans une atmosphère de terreur.

Le gouvernement de Kiev a suspendu le paiement des retraites et pensions, ce qui équivaut d’une certaine manière à reconnaître qu’il ne considère plus Lougansk et Donetsk comme relevant de sa juridiction. Rappelons d’ailleurs que le gouvernement russe avait toujours maintenu le versement des retraites et des pensions en Tchétchénie dans la période ou Doudaev avait proclamé la soi-disant « indépendance » de cette république. Il n’est pas dit que les dirigeants de Kiev aient mesuré toutes les implications juridiques de leurs actions. L’un des points de l’accord de Minsk-2 était justement de veiller à la reprise de ces versements. Inutile de dire que Kiev continue de s’y opposer. La population est largement tributaire de l’aide humanitaire russe. Une production minimale continue de sortir des mines de charbons et de certaines usines. Cette production était vendue à Kiev jusqu’en décembre. Puis, à la suite de la destruction par les forces de Kiev de la ligne de chemin de fer, ces ventes se sont interrompues et ont été remplacées par des ventes à la Russie.

Insistons sur ce point : il entraine une progressive raréfaction de la Hryvnia dans le Donbass et la montée en puissance du Rouble russe. De plus, compte tenu de la meilleure solidité du Rouble par rapport à la Hryvnia, le Rouble est massivement devenu l’instrument d’épargne et l’unité de compte dans le Donbass. Or, la question de la monnaie qui circule est éminemment politique. Les accords de Minsk-2 prévoyaient la fin du blocus économique et monétaire mis en œuvre par le gouvernement de Kiev. La non-application d’une large part de ces accords[7], et en particulier des volets politiques et économiques de ces derniers relance, bien entendu, la question du statut monétaire de ces régions. Mais, il est évident que cette question a des répercussions qui vont au-delà de simples arrangements monétaires. La question de la souveraineté, à travers la question de la souveraineté monétaire, des régions insurgées est directement posée.

Le choix, pour les autorités de la DNR (Donestk) et de la LNR (Lougansk), est donc entre trois solutions : conserver le Hryvnia (et reconnaître que la DNR et la LNR sont des Républiques autonomes dans le cadre de l’Ukraine), basculer vers le Rouble, ce qui prendrait la dimension d’une annexion par la Russie, ou créer leur propre monnaie, et revendiquer leur indépendance. Cette dernière solution n’est pas impossible. Les Pays Baltes, avant d’adopter l’Euro, ont eu chacun leur monnaie. Mais, elle soulève des problèmes extrêmement complexes à résoudre. En réalité, autour de la question de la monnaie se déploie la question du futur institutionnel du Donbass.

Les autorités de la DNR et de la LNR, pour l’instant, conservent la Hryvnia. Mais, la raréfaction des billets et la disponibilité du Rouble pourraient bien les obliger d’ici quelques mois à changer d’avis. Les autorités de Donetsk avaient créé une banque, qu’ils appellent une Banque Centrale, dès le mois d’octobre 2014[8]. Cette banque avait pour fonction de gérer l’embryon de Trésor Public de la « République Populaire de Donetsk » (DNR), mais aussi de gérer les flux de transferts venant de la Russie (via une banque fonctionnant en Ossétie du Sud), et enfin de gérer le commerce avec le reste de l’Ukraine. Le paiement des pensions à la population des zones insurgées est considéré, par la Russie, comme relevant de « l’aide humanitaire ». Diverses sources estiment ces paiements entre 33 et 38 millions de dollars tous les mois. Il existe d’ailleurs un accord-cadre au sein des pays « successoraux » de l’ex-URSS pour la prise en charge des indemnités vieillesse et maladie par un pays (le plus souvent mais pas uniquement la Russie) au profit de ressortissants d’un autre pays. Il n’est pas impossible que cet accord puisse être invoqué dans ce cas particulier.

Cette « Banque Centrale » combine pour l’instant les fonctions de Trésor Public, de caisse de compensation (tant pour le commerce à l’intérieur des zones insurgées qu’entre ces zones et la Russie) mais elle commence aussi à fonctionner comme une banque normale (émettant des cartes de crédit) mais aussi comme une caisse d’émission. Pour l’instant, elle utilise toujours les Hrynia qui ont été accumulées via les écarts de prix entre le rouble russe et la Hrynia. Mais, à terme, se pose la question soit de l’intégration des zones insurgées dans l’espace monétaire russe, soit de la constitution d’une monnaie propre à ces zones.

On voit alors ce qui est en cause. Donetsk et Lougansk vont-ils avoir le statut de république autonome au sein de l’Ukraine, dont il faudra alors réviser la Constitution, ou s’oriente-t-on vers une indépendance de fait, qui ne sera pas reconnue par la communauté internationale ? La Russie, pour l’instant, pousse plutôt pour la première solution alors que les dirigeants de la DNR et de la LNR ne cachent pas leur préférence pour la seconde.


Une fatigue européenne

Une fatigue européenne commence alors à se faire sentir sur la question de la crise ukrainienne. Peu de personnes aujourd’hui doutent du fait que l’Ukraine soit ce que l’on peut appeler un « pays failli » ou « pays effondré »[9]. Les institutions de l’Ukraine se défont sous le poids des oligarques[10] et la corruption ne cesse d’empirer[11]. Non seulement la situation économique et sociale de l’Ukraine est-elle très difficile, mais l’atmosphère politique y est irrespirable et le nombre des assassinats de personnalités d’opposition réellement impressionnant.

Graphique 1


Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner de ce que certains pays européens prennent petit à petit leurs distances vis-à-vis du régime de Kiev.

La position française a commencé à évoluer depuis ces derniers mois. Certes, cette évolution est moins spectaculaire que sur la Syrie, mais elle n’est pas moins importante. Non seulement on commence à reconnaître au Quai d’Orsay que la question ne peut se résumer en un affrontement entre « démocratie » et « dictature », mais on sent, à certaines déclarations, une réelle fatigue devant les positions du gouvernement de Kiev qui ne fait rien pour appliquer les accords de Minsk. On commence à regretter, mais sans doute trop tard, d’être entré dans une logique diplomatique dominée par les institutions de l’UE, qui donnent de fait un poids hors de toute proportion aux positions des polonais et des baltes sur ce dossier. Le sommet européen des 21-22 mai qui s’est tenu à Riga a, de fait, sonné le glas tant des espoirs ukrainiens que de ceux de certains pays boutefeux au sein de l’UE[12].

L’Allemagne, elle aussi, commence à évoluer sur cette question. Après avoir adopté une position hystériquement antirusse depuis des mois, elle semble avoir été prise à contre-pied par le changement de position des Etats-Unis. Très clairement, elle perçoit que si ces derniers réussissaient à faire porter le fardeau ukrainien à l’Union européenne, c’est l’Allemagne qui aurait le plus à perdre dans cette logique. Il est extrêmement intéressant de lire dans le compte rendu de la réunion de Riga que l’accord de Libre-Echange ou Deep and Comprehensive Free Trade Agreement (DCFTA) est désormais soumis dans son application à un accord trilatéral. Deux des parties étant évidents (l’UE et l’Ukraine) on ne peut que penser que la troisième partie est la Russie, ce qui revient à reconnaître les intérêts de ce dernier pays dans l’accord devant lier l’Ukraine à l’UE. En fait, on est revenu à la situation que les russes demandaient en 2012 et 2013, mais ceci après un an de guerre civile en Ukraine.

Il semble donc bien que seuls la Grande-Bretagne et les Etats-Unis continuent de soutenir une position agressive à l’égard de la Russie, alors que dans d’autres capitales c’est bien plutôt la lassitude devant la corruption, l’incompétence et le cynisme politique de Kiev qui domine. Telle est peut-être la principale chance pour un règlement de la crise ukrainienne dans les mois à venir.


Jacques Sapir

Notes :

[1] Katchanovski, I., “The Far Right in Ukraine during the “Euromaidan” and Beyond,” Paper presented at the Annual Conference of the Canadian Association of Slavists, Ottawa, 30 mai et 1er Juin, 2015.

[2] Wade, Robert H. (2015). “Reinterpreting the Ukraine Conflict: The Drive for Ethnic Subordination and Existential Enemies.” Challenge, 58 (4), 361-371.

[3] Hahn, Gordon M. (2015). “Violence, Coercion, and Escalation in Ukraine’s Maidan Revolution: Escalation Point 6 – The ‘Snipers’ of February,” http://gordonhahn.com/2015/05/08/violence-coercion-and-escalation-in-ukraines-maidan-revolution-escalation-point-6-the-snipers-of-february/ .

[4] Katchanovski I., « The « Sniper’s Massacre » on the Maidan in Ukraine »,

Paper prepared for presentation at the Annual Meeting of American Political Science Association in San Francisco, Septembre 3-6, 2015. Voir aussi du même auteur : The Maidan Massacre in Ukraine: A Summary of Analysis, Evidence, and Findings.” In Ukraine, the West, and Russia. Cold War Resumed? J.L. Black and Michael Johns (Eds.). Abingdon: Routledge (à paraître).

[5] Déclaration finale des 4 dirigeants : http://interfax.com/newsinf.asp?pg=3&id=571367

[6] IMF, IMF Statement on Discussions with Ukraine on the Second Review under the Extended Fund Facility Arrangement, 3 octobre 2015, Washington DC, https://www.imf.org/external/np/sec/pr/2015/pr15457.htm

[7] « Ukraine : Paris et Berlin doivent “faire pression” » in Le Figaro, 19 août 2015, http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/08/19/97001-20150819FILWWW00190-ukraine-paris-et-berlin-doivent-faire-pression.php


[9] Bershidsky L. « Ukraine is in Danger of Becoming a Failed State », in Bloomberg International http://www.bloombergview.com/articles/2015-11-06/unreformed-ukraine-is-self-destructing

[10] Kuzio T., « Money Still Rules Ukraine », Foreign Policy, 25 août 2015, https://foreignpolicy.com/2015/08/25/money-still-rules-ukraine-poroshenko-corruption/

[11] IFES survey, « Two Years after Maidan: », IFES, http://www.ifes.org/surveys/september-2015-public-opinion-survey-ukraine

jeudi 1 janvier 2015

Schistes, schistes, rage !


L’exploitation du pétrole (et du gaz) de schiste a ouverte des possibilités considérables quant à la taille des réserves disponibles. Cette exploitation a permis aux Etats-Unis d’atteindre l’objectif d’indépendance énergétique, quoi qu’à un coût énorme, et non encore complètement évalué, dans le domaine de l’environnement. Ceci s’est traduit le 30 décembre par une libéralisation de la législation américaine concernant l’exportation des produits pétroliers. L’essor de l’huile et du gaz de schiste explique une bonne part (sans doute plus de 50%) de la croissance américaine depuis 2011 car l’exploitation des réserves a donné un véritable coup de fouet à l’industrie. Le coût environnemental a d’ailleurs poussé de nombreux états à introduire des réglementations de plus en plus contraignantes[1].

L'exploitation des schistes a eu aussi des conséquences géopolitiques importantes. On prétend très souvent qu'elle pourrait redonner la main aux Etats-Unis face aux pays de l'OPEP mais aussi face à la Russie. Cette question est d'onc d'une particulière importance car elle se situe au croisement de l'écologie, de l'économie, de la finance et de la géopolitique. La dimension financière de cette exploitation est certainement celle qui est la plus ignorée. Pourtant, et comme dans le cas de TOUTES les industries émergentes, l'industrie des hydrocarbures de schistes a eu recours à la finance mais aussi à engendré un "bulle" spéculative importante autour d'elle. Ceci est le résultat d'une très faible capitalisation initiale (situation normale pour une industrie émergente) mais aussi de la financiarisation qui aujourd'hui règne en maître sur l'économie américaine. Cette "bulle" résulte donc du basculement d'une "pseudo-validation" des valeurs engagées vers une "pré-validation" selon le schéma décrit dans le livre de Cédric Durand, Le Capital Fictif.

Les forages ne semblent rentables, pour les derniers, qu’au dessus de $80 le baril. Les forages plus anciens ont eu initialement un seuil de rentabilité plus faible (vers $50-$60) mais l’épuisement de ces forages contraint les compagnies à utiliser des techniques qui sont désormais plus coûteuses. Il convient donc d’examiner attentivement la logique économique de l’huile de Schiste.


Une base saine et une dérive spéculative.

L’exploitation de l’huile de schiste repose sur le percement d’un puits, d’abord vertical puis horizontal, et l’injection de composés chimiques destinés à fracturer la roche et à en dégager l’huile avec des composés pauvres en hydrogènes. Il faut, de plus, un apport externe en chaleur[2]. Ces composés sont en général mélangé à de l’eau, et l’un des premiers problèmes de cette industrie a été sa consommation d’eau et la pollution des nappes phréatiques environnantes[3]. Le rendement du forage baisse fortement dès la première année. On peut considérer que nombre de forages, compte tenu des coûts d’exploitation, cessent d’être rentables dès la quatrième année. Signalons que le seuil de rentabilité, qui était initialement prévu autour de $30 par baril[4], se trouve actuellement plutôt vers $60/$70 par baril, et ceci uniquement pour les coûts directs.

L’intérêt cependant est que la production initiale est forte et les coûts d’investissements relativement réduits. Une petite société peut donc acquérir une concession (permis de 5 à 10 ans) et mettre rapidement cette concession en exploitation. Avec des prix du pétrole élevé, le rendement initial est important. Il permet soit de rembourser les emprunts sollicités au départ soit de revendre la concession à une autre compagnie, qui est moins experte que la première. Dans le cas de chute importante de production dès la fin de la première année, ceci équivaut à une arnaque pure et simple. La première compagnie fait un large bénéfice et la seconde doit alors se débrouiller avec des rendements qui s’effondrent rapidement. En fait, ceci donne à l’industrie de l’huile de schiste une dimension de « schéma Ponzi », terme utilisé en finance pour décrire les pyramides financières où l’on rémunère les premiers déposants avec l’argent des déposants suivants. En effet, les investissements sont fait largement à crédit, parfois jusqu’à 100% des sommes. Il faut que la première société puisse revendre la concession très vite si elle ne veut pas être pénalisée par les taux d’intérêts. D’où la nécessité de produire le plus vite possible des quantités importantes d’huile, mais au détriment des rendements futurs, afin de vendre une concession en apparence très rentable. Ceci explique aussi la montée rapide du volume d’huile produit, ce qui a contribué à déséquilibrer le marché.


La financiarisation de la production d’huile de schiste.

On a fait allusion aux emprunts. En réalité, c’est l’ensemble du cycle d’exploitation qui est largement financiarisé. Tout d’abord, la concession et le capital initial sont couverts par un emprunt, la compagnie engageant en réalité très peu de capitaux. Cela se comprend aisément si l'on considère les risques initiaux élevés dans cette activité. Ces emprunts sont souscrits auprès des petites banques locales américaines. Mais, ces dernières titrisent rapidement ces emprunts, qui se retrouvent dans l’ensemble du secteur bancaire américain. Les taux d’intérêts viennent alors s’ajouter aux frais de forage et d’exploitation. Il semble bien, même si l’on manque d’études systématiques, que cela met le seuil de rentabilité au-delà de $80 (certains auteurs avancent même des sommes de l’ordre de $100) le baril.

Les compagnies ont aussi souscrit des assurances (on appelle cela techniquement des « couvertures de risques ») en cas de baisse des cours. Ici encore, on ne sait pas dans quelle proportion. Mais, ces contrats d’assurance ont rarement plus de 6 mois à un an de durée de vie. Ils ne semblent pas avoir été conclu après septembre 2014 car semble bien que les prix ayant commencé à brutalement baisser à cette époque le tarif de ces couvertures est devenu exorbitant. La plupart des compagnies qui se sont assurées ne le sont donc que jusqu’au mois de juin 2015. Ces contrats d’assurances ont été aussi titrisés sur le modèle des CDS (Credit-Default Swap) qui ont joué un rôle important dans la crise des subprimes. La titrisation tant des emprunts que des assurances a été un facteur important de développement dans la finance américaine. Mais, cette titrisation a aussi aboutit à répandre le risque dès que l’industrie de l’huile de schiste ne sera plus rentable, ce qui est le cas aujourd’hui.

Avec la très forte baisse du prix du baril, il est clair que l’industrie perd de l’argent. On peut en dire de même de l’industrie parente des sables bitumineux du Canada (Alberta). Dès que les assurances cesseront de couvrir les pertes (pour les sociétés qui se sont assurées) la fermeture d’un grand nombre de sociétés va devenir inévitable. La chute de la vente des concessions et la baisse rapide des nouvelles mises en production est un signe très net que l’ensemble de l’industrie de l’huile de schiste est d’ores et déjà entrée dans une crise. Ceci va alors poser un double problème aux autorités américaines (et canadiennes) :

1 / Un problème industriel tout d’abord, car un grand nombre des petites sociétés exploitant des concessions vont faire faillite dans les mois qui viennent. Ceci va entraîner l’arrêt de la production, et le volume de pétrole produit aux Etats-Unis va chuter de manière spectaculaire au second semestre 2015. De plus, les mises au chômage massives des employés vont se répercuter dans le secteur des services. Les Etats-Unis vont donc affronter une « crise industrielle », certes localisée mais de grande ampleur à partir de l’été 2015.

2 / Un problème financier, ensuite, car ces faillites vont transformer en « mauvais dettes » une très grande partie des emprunts « titrisés » dans les banques américaines. Ceci peut être l’équivalent d’une nouvelle « crise des subprimes » dès l’été ou le début de l'automne 2015.


La géopolitique de la crise de l’industrie de « l’huile non conventionnelle ».

Les conséquences de ceci seront très probablement non seulement économique (et financière) mais aussi géopolitiques. Il est clair que le gouvernement américain s’est appuyé sur l’industrie de l’huile de schiste dans l’espoir de réduire sa dépendance aux importations de pétrole. Il est clair qu’il a, au début, instrumentalisé la baisse des prix du pétrole afin d’affaiblir la position de la Russie, mais aussi celle du Venezuela. Mais, si les prix restent bas au-delà de l’été 2015, il sera à son tour frappé très durement par une double crise, tant industrielle que financière. Le « bébé » huile de schiste, sur lequel pesaient tant d’espoirs, va se transformer en un gros bébé merdeux.

Il serait dès lors logique que les prix remontent d’ici mars 2015. Mais, les marchés ne se pilotent pas comme des avions de combat. S’il est clair que les prix vont remonter au second semestre de cette année, nul ne peut dire si cela sera suffisant pour empêcher la crise ni à quel niveau. En fait, la meilleure stratégie pour la Russie serait de retarder cette remontée. Si le mouvement des prix aboutit à l’éclatement de la double crise indiquée nous aurions :

(1) Une chute brutale de la production qui pourrait pousser les prix à la hausse jusqu’à $90 voire $100 le baril (alors que s’ils remontent dès la fin du 1er trimestre 2015 les prix se stabiliseront vers $75 le baril).

(2) Un affaiblissement de la position américaine, du fait de la crise industrielle et financière, qui sera sensible dès l’automne 2015..

(3) Cette affaiblissement des Etats-Unis se traduira par une baisse relative du dollar et une montée corrélative de l’Euro ce qui – combiné avec la hausse des prix du pétrole - va compromettre le peu de croissance espérée en Europe (et en particulier en France)

La question est donc de savoir si la Russie et les pays de l’OPEP peuvent attendre l’automne 2015. Pour la Russie, cela semble certain. Mais, c’est beaucoup moins sur pour les pays de l’OPEP. Par ailleurs, les grandes compagnies américaines peuvent avoir elles aussi un intérêt à la crise, qui leur permettrait de racheter à vil prix des centaines de concessions. Les espoirs suscités par l’huile de schiste risquent donc de se transformer dans les six prochains mois en cauchemar, et en particulier pour les autorités américaines.

Notes

[1] "Chapter 4. Effects of Oil Shale Technologies". Proposed Oil Shale and Tar Sands Resource Management PlanAmendments to Address Land Use Allocations in Colorado, Utah, and Wyoming and Final Programmatic Environmental Impact Statement (http://ostseis.anl.gov/documents/fpeis/vol1/OSTS_FPEIS_Vol1_Ch4.pdf )

Bureau of Land Management. Septembre 2008. pp. 4-3.

[2] Burnham, Alan K.; McConaghy, James R. (2006-10-16). "Comparison of the acceptability of
various oil shale processes" (https://e-reports-ext.llnl.gov/pdf/341283.pdf). 26th Oil shale symposium. Lawrence Livermore National Laboratory (Golden, Colorado): 2; 17. UCRL-CONF-226717. Smith, M.W.; Shadle, L.J.; Hill, D. (2007). "Oil Shale Development from the Perspective of NETL's

Unconventional Oil Resource Repository" (http://www.osti.gov/scitech/biblio/915351). United States Department of Energy. DOE/NETL-IR-2007-022

[3] World Energy Outlook 2010. Paris: OECD. pp. 165–169. Tuvikene, Arvo; Huuskonen, Sirpa; Koponen, Kari; Ritola, Ossi; Mauer, Ülle; Lindström-Seppä, Pirjo (1999). "Oil

Shale Processing as a Source of Aquatic Pollution: Monitoring of the Biologic Effects in Caged and Feral Freshwater Fish" (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1566439). Environmental Health Perspectives (National Institute of Environmental Health Sciences) 107 (9): 745–752.

[4] "Fact Sheet: U.S. Oil Shale Economics"
(http://web.archive.org/web/20120108161835/http://www.evi.ee/lib/Security.pdf). DOE. Office of Petroleum Reserves.


Sources de l'article
- Site "RUSSEUROPE", le lien : ICI

mardi 16 décembre 2014

Spéculation sur le rouble

Analyse de  Jacques Sapir

Publié sur le site "RUSSEUROPE" le 16 décembre 2014

Le rouble a été durement attaqué hier, lundi, et a connu une nouvelle baisse importante. En réaction, la Banque Centrale de Russie a monté son taux directeur de 10,5% par an à 17%. Cette réaction, dont on peut comprendre la logique, risque d’être insuffisante. Compte tenu de la nature des attaques spéculatives dont le Rouble est l’objet, seul des mesures de contrôle des capitaux sont en mesure de ramener le calme sur le marché des changes.

I. Un mouvement clairement spéculatif

Il est clair désormais que le rouble fait l’objet d’attaques spéculatives. Les causes structurelles de sa baisse sont connues :

(1) Baisse des prix du pétrole.

(2) Endettement des entreprises russes en Dollar et nécessité pour ces entreprises de rembourser pour 120 milliards de Dollars dans le deuxième semestre de 2014.

(3) Raréfaction des dollars sur le marché russe du fait des sanctions financières imposées par les Etats-Unis et appliquées par nombre de banques européennes.

(4) Conjoncturellement, hausse de la demande de dollars pour payer les importations de biens de luxe du fait des fêtes de Noël.

Ces causes sont connues. Mais il est aussi clair que l'on est en présence d'un mouvement spéculatif. Les effets de ce derniers peuvent être lus dans les graphiques suivants.

Graphique 1

Volumes sur le marché des changes – Marché au comptant

Graphique 2

Volumes sur le marché des changes – Marché à terme

Sources : graphiques 1 & 2 – Banque Centrale de Russie et Marché Interbancaire des Changes (MICEX-MMVB)

On sait aussi que les pressions à la baisse devaient se ralentir, voire s’inverser, au début de 2015. Les remboursements des entreprises russes doivent baisser fortement en 2015 et l'on peut penser que le prix du baril de pétrole va remonter à partir de février, en raison de risques que cette baisse fait courir à l'économie américaine. Rien ne peut justifier les mouvements récents, rien sauf le spéculation. L’ampleur des mouvements récents traduit en réalité une spéculation de la part d’acteurs russes mais aussi étranger (des fonds spéculatifs). C’est cette spéculation à la baisse qui a provoqué la chute brutale du Rouble lundi 15 décembre.

Graphique 3

Mouvement des remboursements

Source: Banque Centrale de Russie. Estimation du solde positif de la balance commerciale de la Russie à 10 milliards de dollars par mois.

II. Une réaction logique mais sans doute inefficace.

Dans ce contexte, la décision prise dans la nuit du 15 au 16 par la Banque Centrale de Russie se comprend parfaitement. Pour casser la spéculation elle monte fortement les taux afin de rendre le rouble plus cher. Les agents qui contracteraient des emprunts en roubles pour les transformer en dollars devront payer bien plus cher. Mais, un taux de 17% par an n’est pas dissuasif pour ce genre de spéculation où les positions prises le sont à la journée voire, au plus, à la semaine. La BCR devra alors soit continuer de faire monter ses taux soit noyer le marché par des ventes massives de dollars afin de faire remonter brutalement le Rouble et de prendre les spéculateurs à contre-pied, leur faisant perdre beaucoup d’argent.

C’est donc une stratégie possible, les réserves en devises de la BCR sont largement suffisantes, mais c’est une stratégie couteuse. Les montants que la BCR devra accepter de dépenser pourraient atteindre les 100 milliards de dollars en quelques semaines si elle veut faire du mal aux spéculateurs. Par ailleurs, cette très forte hausse des taux aura des conséquences très négatives pour l’économie, au moment ou de nombreuses entreprises russes cherchent à investir pour développer des productions de substitution aux importations. Dans ces conditions, soit il s’agit d’une politique de court terme, et on verra ce qui se passe sur le marché des changes très vite, soit la BCR devra se résoudre à introduire un contrôle des capitaux comme nous le lui avons conseillé depuis plusieurs mois.

III. Des mesures de contrôles sont plus efficaces.

Il est en effet connu que des mesures de contrôle des capitaux sont des armes efficaces face à un marché qui est l’objet de mouvements spéculatifs. L’ampleur de cette spéculation conduit à des mouvements de capitaux importants, qui sont parfaitement identifiables et qui peuvent être interdits ou qui peuvent donner lieu à des pénalités dissuasives. Par ailleurs, un contrôle des capitaux a pour effet de déconnecter les taux d’intérêts internes et ceux des marchés internationaux. Il devient possible de baisser les taux d’intérêts, ce qui est profitable pour l’industrie et les entrepreneurs.

Des mesures de ce type ont été appliquées avec succès dans plusieurs pays. Elles sont désormais recommandées dans ce type de situation par le FMI et par de nombreux économistes. Mais, il est clair que c'est une décision politique. La BCR avait exclu en octobre le recours à des mesures de ce type. Elle va devoir prouver très rapidement que l’arme des taux peut être efficace. Dans le cas contraire, il faudra qu’elle mette très rapidement (d’ici à la semaine prochaine) en place un mécanisme efficace de contrôle des capitaux.

Jacques Sapir
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Sources de l'article 
- Site "RussEurope", le lien : ICI

lundi 17 mars 2014

De la légitimité du référendum en Crimée

" Il y a eu, à la suite de 21 février 2014, une interruption de l’ordre constitutionnel en Ukraine. Ceci est reconnu par les pays occidentaux qui qualifient le gouvernement de "révolutionnaire"; C’est donc une autorité de fait. (...) dans la mesure où cet ordre constitutionnel n’existe plus, qualifier le référendum d’illégal du point de vue de la loi ukrainienne est donc une profonde sottise et montre de la part des dirigeants qui utilisent cet argument une incompréhension totale des principes du Droit." 
Jacques Sapir

Les diplomaties occidentales, incapables de maîtriser une situation provoquée par elles et qui leur échappe mènent têtues et incohérentes une guerre de tranchée dangereuse, en tentant de dénoncer l'illégalité du référendum organisé en Crimée et ainsi cristalliser les tensions. Jacques Sapir nous livre ici une analyse libre, lucide et objective, à l'aune du droit international.


L'analyse de Jacques Sapir

L'AUTEUR

Jacques Sapir est un économiste, spécialiste de la Russie. 

Professeur et chercheur en macro économie et économie financière il est depuis 1990 expert à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales où il dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS). 

Ses travaux de chercheur se sont orientés dans trois dimensions, l’étude de l’économie russe et de la transition, l’analyse des crises financières et des recherches théoriques sur les institutions économiques et les interactions entre les comportements individuels. Il a poursuivi ses recherches à partir de 2000 sur les interactions entre les régimes de change, la structuration des systèmes financiers et les instabilités macroéconomiques. Depuis 2007 il s'est impliqué dans l’analyse de la crise financière actuelle, et en particulier dans la crise de la zone Euro.


L'ANALYSE

Les résultats du référendum ont confirmé la volonté d’une majorité de la population de la Crimée de rejoindre la Russie. Ils ont aussi confirmé l’incapacité des dirigeants, qu’ils soient français ou de l’UE et des Etats-Unis, de saisir la nature de ce vote. On rappelle donc dans le texte qui suit quelques points d’importance.

1
La Crimée fut attribuée administrativement de la Russie à l’Ukraine dans le cadre de l’URSS en 1954. Ceci ne fit l’objet d’aucun vote des populations concernées. Lors de la dissolution de l’URSS en 1991, il fut admis que la Crimée resterait dans l’Ukraine, moyennant la reconnaissance de son statut de république autonome et le respect de la constitution.

2
Il y a eu, à la suite de 21 février 2014, une interruption de l’ordre constitutionnel en Ukraine. Ceci est reconnu par les pays occidentaux qui qualifient le gouvernement de « révolutionnaire ». Ceci découle surtout du fait que nulle autorité qualifiée (la Cour Constitutionnelle étant dissoute par le nouveau pouvoir) n’a constaté la vacance du pouvoir. Le nouveau gouvernement est d’ailleurs loin de représenter tous les Ukrainiens, comme on aurait pu s’y attendre logiquement. C’est donc une autorité de fait.

3
À la suite de cela, les autorités de la République Autonome de Crimée ont considéré que cela créait une nouvelle situation, dans laquelle les droits de la Crimée n’étaient plus garantis, et ont décidé la tenu du référendum du 16 mars. Leur décision est donc une réaction à la rupture de l’ordre constitutionnel à Kiev. Elle n’est ni légale ni illégale dans la mesure où cet ordre constitutionnel n’existe plus. Qualifier le référendum d’illégal du point de vue de la loi ukrainienne est donc une profonde sottise et montre de la part des dirigeants qui utilisent cet argument une incompréhension totale des principes du Droit.

4
Du point de vue du Droit international, deux principes s’opposent, l’intangibilité des frontières et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Si les pays qui aujourd’hui s’opposent au référendum avaient fait pression pour que le gouvernement de Kiev remette son pouvoir à un gouvernement de concorde nationale, réunissant toutes les parties en présence, ils auraient eu quelques droits à faire valoir le principe de l’intangibilité. Mais, ayant choisi de reconnaître unilatéralement un gouvernement ne représentant qu’une partie de la population, ils ne peuvent plus user de cet argument sans contrevenir directement au second argument, celui sur le droit des peuples. L’argument d’une illégalité du point de vue du droit international tombe alors de lui-même en raison de la carence des pays soulevant cet argument à faire valoir la nécessité d’un gouvernement de concorde national en Ukraine qui seul, avec une assemblée constituante, aurait été en mesure d’offrir une issue légale à cette crise.

5
Dans ces conditions, la seule position possible était de demander la présence d’observateurs officiels pour ce référendum. Cela ne semble pas avoir été fait. Les observateurs (députés du Parlement Européen) présents le sont donc en leur nom personnel. Ils disent ne rien avoir vu de scandaleux. Cela laisse cependant planer un doute sur les conditions de tenue du scrutin, mais ce doute provenant de l’attitude même des pays occidentaux, il doit profiter aux autorités de la République Autonome de Crimée. Ce vote, dans les faits, semble s’être tenu dans les conditions habituelles pour l’Ukraine.

6
On notera dans le cas de la France que les dirigeants qui aujourd’hui contestent le référendum en Ukraine sont ceux qui n’ont pas voulu reconnaître le résultat du référendum de 2005 et l’ont remplacé par un traité (le Traité de Lisbonne) qui ne fut pas présenté au peuple. Ces mêmes dirigeants on accepté le referendum séparant Mayotte des Comores et rattachant cette île à la France. Ces deux faits soulignent que la légitimité de la position de ces dirigeants sur la question du référendum de Crimée pourrait être facilement mise en doute.

7
Il convient maintenant de regarder l’avenir. Il ne fait guère de doute que la Russie reconnaîtra le référendum, même si – en théorie – elle peut toujours refuser l’adhésion de la Crimée. Le problème qui va être posé dans les semaines qui viennent est celui des provinces de l’Est de l’Ukraine ou des incidents mortels se multiplient. Toute tentative d’imposer une solution par la force risque de conduire à la guerre civile. Il est donc urgent que toutes les parties prenantes à cette crise, et ceci vaut pour les pays européens comme pour la Russie, exercent une pression conjointe sur les autorités de Kiev pour qu’elles constituent un gouvernement de concorde nationale réunissant tous les partis, pour qu’elles désarment les groupes extrémistes et qu’elles mettent sur pied les élections à une assemblée constituante. La signature de tout accord international par ce gouvernement ne saurait engager que lui-même. L’Union Européenne irait contre le droit si elle signait avec lui un quelconque traité.

Jacques Sapir le 16 mars 2014


LES SOURCES

Les différentes analyses de Jaches Sapir concernant de la crise ukrainienne le lien ici : RussEurope - l'Ukraine