samedi 20 janvier 2018

Repos à Oktyabrsky

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Enfants d'Oktyabrsky
Depuis hier et jusqu'à demain je suis en repos dans le quartier d'Oktyabrsky, bercé par le programme d'une machine à laver saturée, les ronronnements des chats, le rire des enfants et les attentions de mon amie.

Malgré cette parenthèse revigorante, les rumeurs de la guerre ne cessent jamais, que ce soit celles du front de Yasinovataya qui sont comme un écho qui colle à la mémoire immédiate ou celles de ce quartier toujours bombardé et qui continue à maintenir les sens en alerte.


Samedi 20 janvier 2018

Oktyabrsky, depuis 4 ans s'est détaché de l'univers du centre ville de Donetsk, ou plutôt est-ce ce dernier qui s'est éloigné de la réalité de la guerre en organisant à 30 minutes seulement du front et des quartiers bombardés une vie "normale" loin de la tragédie dont beaucoup pourtant profitent de la réalité.

Loin des imposteurs qui gravitent autour du pouvoir dans des uniformes toujours neufs, le peuple du Donbass tente ici de survivre au milieu des ruines entre les volontaires qui dans le froid doivent tenir une ligne de front avec des moyens si pauvres que ça en devient suicidaire et les civils qui doivent se démerder avec un pouvoir d'achat qui s'est effondré, n'en déplaise aux propagandistes de Doni qui depuis leurs tours d'ivoire finissent même par croire à leurs délires egotistes.

Ces opportunistes, vautours et autres insectes qui se pavanent dans leurs uniformes de journalistes ou des soldats de paille, polluent l'image de la République dont ils parasitent le pouvoir.

Ces imposteurs ne connaissent pas la facture de gaz, électricité et eau (env 1000 roubles) que doit payer pour vivre dans sa maison une babouchka avec sa pension mensuelle de moins de 3000 roubles.

Ils ne connaissent pas, ces bouffeurs quotidiens de Corn flakes aux 4x4 climatisés, la chute du salaire d'un ouvrier mineur (8000 hyrvnias (1000 euros) hier contre 8000 roubles aujourd'hui (120 euros)).

Ils ne connaissent pas, ces privilégiés des alcôves ministérielles, l'inertie d'une bureaucratie payante imposée pendant plusieurs mois à une jeune veuve qui veut ouvrir un petit commerce pour nourrir ses enfants.

Ils ne connaissent rien, à part les communiqués officiels qu'ils ruminent dans leurs traducteurs automatiques et recrachent sous leurs selfies.Et ces bouffons de jouer le théâtre de la calomnie pour avoir le monopole de l'information ou celui de la compassion lorsqu'ils croisent une mendiante en sortant de leur supermarché, pour se donner bonne conscience.

Ce ne sont des oies gavées de bouffe et d'arrogance qui se sont écartées du chemin de l'Honneur pour patauger dans le caniveau des honneurs.

La fracture sociétale, qui s'est ouverte depuis la fin de cette URSS imparfaite mais qui savait maintenir une homogénéité économique viable pour tous, est aujourd'hui exacerbée par la guerre. Et la voie ferrée silencieuse au Nord de Donetsk marque aujourd'hui une frontière entre 2 mondes pourtant distants que de quelques arrêts de bus: celui de la guerre subie et celui de la paix forcée
Mais cela n'a pas entamé pour autant la cohésion sociale qui règne au sein de la population de Donetsk et qui reste soudée au milieu des vents de l'Histoire par une capacité de résilience (renforcée par un attentisme slave culturel) qui est la force principale de ce peuple forgé dans les mines de charbon et la garantie de sa victoire quelques soient les sacrifices qu'elle exigera.

Lorsque je suis chez moi, dans ce quartier d'Oktyabrsky j'essaye d'aider les voisins du mieux que je peux (6000 roubles distribuées encore hier), grâce à la générosité de ma famille et d'amis qui me soutiennent et malgré les actions nuisibles menées par ces mêmes insectes français rampants à Donetsk qui par des dénonciations calomnieuses ont fait fermer (en vain) les comptes en banque servant initialement au transfert des dons personnels et humanitaires.

Oktyabrsky est pour moi le vrai Donbass, celui des femmes et des hommes des vieillards et des enfants qui sont restés sous les obus depuis 4 ans et pour qui je me bats aujourd'hui avec d'autres camarades locaux, étrangers et français.

Au milieu de la lisière Nord de ce quartier toujours bombardé se dresse le squelette de ferrailles tordues et de béton brisé de l'aéroport international Prokoviev. Sentinelle silencieuse surveillant une ligne de front volcanique cette aéroport qui fut l'orgueil de la cité est devenu aujourd'hui sa fierté et, tel un cénotaphe il rappelle aux vivants toutes celles et ceux qui se sont sacrifiés autour de lui pour leur Liberté.

Il est aujourd'hui, avec le monastère voisin d'Iversky, la clef de voûte symbolique de ce quartier ravagé par les bombardements, et c'est pourquoi je partage ici un film (vf) qui retrace les combats pour sa reconquête sur les forces de Kiev pendant l'hiver 2014-2015.

Demain je bouclerai à nouveau mon sac à dos autour de mon vieux treillis pour reparrir sur le front de Yasinovataya, non pour jouer aux héros ou glaner des médailles (j'ai passé l'âge des romans et des babioles) mais pour continuer à faire simplement mon devoir et défendre une certaine idée de la Liberté des peuples et qui existe encore aujourd'hui en Russie.

Après cette nouvelle et j'espère dernière guerre, et si les dieux me prêtent vie, je m'en irai dans le silence bruissonnant d'une forêt éloignée reconstruire une cabane loin des futiles rumeurs et humeurs humaines. Et là, certainement, sous le regard curieux de compagnons félins, je brûlerai ces carnets pour éclairer cette forteresse secrète protégeant par sa solitude le trésor unique de ma liberté.

Cela dit, je me suis offert aujourd'hui à Donetsk une parenthèse pantagruélique en partageant avec mon amie une entrecôte dans un restaurant où le temps d'un repas nous avons oublié la guerre et surtout pour moi les conserves de touchonka et kassa qui sont, 20 jours par mois, l'unique menu sur le front de . Ce faisant je vais certainement essuyer de nouvelles accusations calomnieuses de "détournement de dons humanitaires" de la part de Christelle et Catherine, ces 2 débiles françaises venues s'échouer à Donetsk.... Et que j'emmerde royalement !

Erwan Castel



Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du Front

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