Sur le front du Donbass, entre Occident et Eurasie, entre ciel et terre, entre guerre des Tartares et guerre des tranchées, il est un lieu comme tant d'autres mais mais dont le nom résonne dans mon coeur comme un vent déchirant les brumes du temps sur la roche indestructible des souvenirs. C'est ici entre Avdeevka et Yasinovataya, au milieu des ruines fantomatiques d'une zone industrielle pulvérisée à 10 kilomètres au Nord de Donetsk que des hommes s'affrontent depuis 8 ans bientôt dans un champ de bataille enlisé dans un labyrinthe de tranchées et de casemates sans fin.
Lundi 14 février 2022
Il est toujours difficile de décrire ce lieu qui semble abandonné des dieux et des hommes mais où pourtant se glissent ici et là, furtifs et silencieux entre les amas de béton brisé et les sillons des tranchées, les ombres de bêtes sauvages restaurant leur royaume au milieu des fantômes de vies disparues ou écrasées, et des hommes toujours là courbés au dessus de leurs armes, dans la boue, la poussière ou la neige d'un labyrinthe où rôde dans les boyaux de la terre et les couloirs effondrés le minotaure d'une guerre sans fin.
Vidéo d'un drone ukrainien survolant la zone de Promka
entre Yasinovataya et Avdeevka, au Nord de Donetsk.
Et dans ce fatras de pierres, de briques, de tôles, de charpentes, toutes sculptées par l'acier des pelles et des obus et rouillées par les assauts du temps s'échappent depuis 8 ans des flots de conserves, de bouteilles plastiques et de boites diverses que les soldats dispersent soigneusement comme un tapis sonore complémentaire aux guetteurs, les alertant au moindre quadripède ou bipède s'aventurant dans les vers les récifs.de béton habités.
Dans ce monde à part, le temps est un accordéon qui s'étire ou s'accélère selon l'action ou l'inaction, le silence ou le vacarme des moments du front qui se succèdent irrégulièrement mais toujours avec la brutalité d'un coupret de guillotine .
Et dans le ventre des ruines et des boyaux creusés, la vie coule dans des torrents de gestes mille fois répétés, mais dont il ne faut jamais être lassé, car à portée de voix d'autres soldats font la même chose guettant dans la ligne de mire de leurs armes l'inattention fulgurante mais fatale d'un camarade dévoilant une épaule derrière l'embrasure d'une tranchée ou laissant son équipement accrocher un reflet de lumière.
Et dans ce décor dantesque, l'acier des balles, des grenades ou des obus empêche la monotonie de venir ramollir les esprits, arrachant brutalement les corps endormi ou occupés vers les remparts qu'un ennemi pourrait atteindre en quelques minutes seulement.
Et parfois dans ces temples de la guerre se déroulent les noces barbares de la neige et du feu, de la mort et de la vie.
Puis dans ces réduits sombres aux odeurs de poudre et de sueur, un silence revient, brutal, comme une pierre tombale retombant sur les vivants.
Et les hommes s'en retournent reprendre des munitions, retrouver un thé encore tiède et ces gestes quotidiens que rythment les ronronnements d'un chat et le crépitement d'un feu faisant danser les ombres sur des murs lépreux....
Cette vie au milieu de nulle part ne laisse place ni au bonheur, ni à la peur, ni à l'ennui, ni au rêve, ni au mensonge, ni au doute, ni à l'hésitation, ni à la vanité....
Seul le Devoir, l'expérience intérieure et la Mort peuvent côtoyer son étrange intensité...
Photo prise depuis mon périscope de tranchée le 4 octobre 2018 soir.
Dans le Donbass, depuis 7 ans une cicatrice purulente de plus de 400 kilomètres fait revivre aux peuples de l'Est vivant sur ses lèvres à la fois une nouvelle "guerre des tranchées", sur fond de "guerre froide" ressuscitée, avec un relent de "désert des tartares" menaçant d'embraser encore cette Europe à nouveau fracturée.
Et dans un décor devenu apocalyptique au fil de bombardements quotidiens, des dizaines de milliers de combattants s'épient depuis le fond de tranchées et casemates souvent séparés que d'une portée de voix. Certes, si physiquement une guerre de tranchées tue moins qu'une guerre d'offensives en revanche la fatigue psychologique, lorsque l'action s'englue et s'éternise dans une hémorragie lente et une intimité avec l'ennemi, peut guetter le soldat qui doit alors lutter contre son pire ennemi : la routine.
Ainsi par exemple de cette zone industrielle de Promka devenue, sur le front de Yasinovataya au Nord de Donetsk, un champ de ruines surréaliste où la sentinelle, de rotation en rotation, finit par devenir elle même au fil des années, une pierre informe au milieu d'un chaos sans nom où le temps et même la vie sembleraient figés si les sifflements et explosions de l'acier n'y venaient régulièrement briser un silence sépulcral.
C'est lorsque notre étoile émerge ou bascule aux rebords d'un l'horizon qu'elle enflamme que ce décor dantesque semble alors prendre vie, comme réveillé par des ombres s'étirant et bondissant par dessus les décombres et les crevasses et qui, telles les vagues d'une encre déferlante, invitent les squelettes urbains à prendre le grand large, loin de cet enfer humain.
Ainsi de ce bâtiment industriel détruit, baptisé "monolithe" et situé à 300 mètres de nos positions qui, le temps d'un crépuscule, est devenu ce vaisseau fantôme emportant sur une steppe tourmentée par l'acier les rêves des hommes, restant arc-boutés à leur Liberté et depuis une éternité au milieu de ses ruines...
Pour ce 9 mai 2021 après avoir été saluer, avec les oiseaux, le soleil depuis un parc de Donetsk, je me suis baladé dans cette ville se réveillant pour célébrer une septième fois une victoire du passé tandis que, portés par un vent frais, des nuages matinaux aux couleurs de l'acier nous rappellent que la plus belle des victoires est toujours celle à venir.
Dimanche 9 mai 2021
Lorsque gens ont commencé à se diriger vers l'avenue centrale de la cité, j'ai rejoint à mon tour ces affluents humains arborant des rubans de St Georges, des calots de l'armée rouge et des photos de leurs aïeux tombés hier et aujourd'hui pour leur Liberté.
Et je suis resté là, anonyme et silencieux - comme j'aime l'être de plus en plus - sur les berges de cette avenue Artema devenue pour quelques heures un grand fleuve républicain.
Loin des tribunes officielles et de leurs foules infectées par les courtisans à breloques, larbins propagandistes et autres narcissiques parfumés dont la plupart n'ont jamais guetté dans le silence nocturne d'une tranchée le souffle de la guerre, des familles, des vétérans, des soldats, des amoureux et des solitaires étaient venus dans un élan de coeur pur saluer leurs défenseurs dans le souvenir partagé de sacrifices qui continuent à agrandir chaque jour un peu plus les rangs du Régiment des Immortels.
Pour être honnête, je n`ai quasiment pas regardé cette année le défilé des camarades jouant malgré eux ce sempiternel acte théâtral solennel de la grande comédie humaine, mais en revanche, j`ai observé avec admiration ce peuple qui m`a accueilli à bras ouverts en février 2015, et que 7 années de guerre n`ont pas su entamer ni la détermination ni l`enthousiasme malgré les souffrances et privations subies par toutes celles et ceux qui n`appartiennent pas à la nouvelle nomenklatura locale.
Dans les yeux de ces gens humbles brille toujours intacte cette espérance qui depuis le 'printemps russe" en 2014 a fait se lever le peuple du Donbass contre l'ignominie occidentale ressuscitant les hordes brunes sous les bannières de la "démocratie droidelhommiste" cette nouvelle théologie politique animant l'étape suivante de l'impérialisme marchand dans des croisades de plus en plus meurtrières.
9 mai 2014, en pleine révolution anti-Maïdan,
la population de Donetsk descend dans la rue
pour honorer les héros de la "grande guerre
patriotique" et aussi défendre les valeurs pour
lesquelles leur combat doit continuer aujourd'hui.
Après le défilé, je m'en suis retourné un instant auprès des oiseaux du parc, surprenant même les péripéties d'écureuils bondissant dans les frondaisons printanières et je pense aux enfants du Donbass et à cet ancien de Trudovsky tué hier dans un bombardement pro-occidental des forces ukrainiennes et qui avait vécu la Victoire de 1945 lorsqu'il avait l'âge de cette petite fille applaudissant 76 ans plus tard sur les épaules de son grand père le défilé du 9 mai 2021.
Oui certes, il est nécessaire et même vital de se souvenir et honorer les victoires du passé, mais il ne faut pas pour autant enivrer nos fiertés avec le sang des héros du passé, car à chaque générations ses mérites et seules les victoires de demain sauront nourrir notre fierté et protéger nos libertés...
Nous avons donc besoin d'une victoire, non pour nos vanités mais pour offrir aux enfants l'avenir que les anciens ont rêvés et pour lequel ils se sont sacrifiés dans les champs, les usines, les mines ou les tranchées !
Par un matin d'avril, l'envie de m'échapper encore une fois d'un centre ville de plus en plus envahi par une nomenklatura superficielle et puante, je suis allé cueillir des minutes de silence, loin des traitresses envies consuméristes des nouveaux bourgeois et vautours revenus imposer leur paraître à Donetsk.
Et instinctivement, au sortir de la caserne, ce 9 avril, mes pas m'ont mené vers l'horizon Nord de la cité, dans ce quartier d'Oktyabrsky que j'affectionne tant que j'y ai posé mon sac à dos il y à déjà 5 ans.
Vendredi 9 avril 2021
Sous un ciel déserté par les chants des oiseaux et les rêves des enfants au milieu du cimetière bombardé d'Iversky, un ange sombre mordoré de cicatrices veille sur une sépulture martyrisée, offrant aux vivants la force d'une épée que le feu ukrainien n'a pas su fondre dans les larmes et le sang, bien au contraire....
A l'horizon où résonne l'écho des armes, au delà du squelette de l'église Saint Iver aux murs griffés par 7 années de bombardements mais toujours debouts, se pressent depuis un mois de nouvelles nuées sombres chargées de haine et d'acier.
Si l'ange pouvait parler...
il nous raconterait sûrement les grêles d'acier venues faucher les offrandes de fleurs, éclabousser de sang et de larmes les vitraux éclairant les prières des vivants et réveiller les âmes endormies,
Il se souviendrait en tremblant des bombardements et des combats profanateurs, des blessés couvrant les explosions avant que de rejoindre cette foule silencieuse et souterraine que la Camarde réveille dans l'au-delà pour une deuxième danse macabre.
Il crierait le traumatisme de ces pluies de phosphore apportant l'enfer dans ce sanctuaire où pourtant des croyants chantent le Paradis, et que les oiseaux peinenr à regagner tant les arbres à l'entour n'y sont plus que fantômes calcinés.
Il chanterait avec les fidèles qui malgré le danger continuent plusieurs fois par semaine d'apporter la foi et l'espérance dans ce lieu sacré, ainsi que les rêves des enfants dans les caves à l'entour réfugiés.
Mais les lèvres de pierre restent closes, car finalement, dans ce décor dantesque d'une "divine comédie" où se joue la tragédie humaine, seul le silence peut décrire avec justesse la souffrance du Donbass.
C'est lorsque la Nuit écrase de son manteau le champ de bataille que les sens et les dangers de la guerre semblent bondir ensemble dans les coeurs des sentinelles accrochées aux parapets de leurs tranchées et aux meurtrières de leurs casemates. Autour des postions pourtant archi connues une marée sombre s'approche alors des positions, entre silences et sursauts, tel un magma informe avalant ou déformant tout sous l'orbe des étoiles, jusqu'au dernier mètre carré d'un chaos pourtant familier, labouré par l'acier des pelles, des obus et jonchés de barbelés rouillés et conserves vides recyclées en pavés sonores que même les renards errants dans le no man's land ont du mal à éviter.
Mercredi 24 mars 2021
A Promka, sur le front de Yasinovataya (au Nord de Donetsk), la distance séparant les premières positions républicaines et les avant postes ukrainiens n'est plus dans beaucoup de secteurs que de quelques dizaines de mètres, tout au plus 300 mètres. Et dans ce décor dantesque où la proximité est presque une intimité mortelle, le moindre bruit froissant le silence de la nuit déclenche des réactions souvent plus dissuasions prudentes que ripostes réelles car Nóttde son manteau opaque cache même aux yeux fatigués des sentinelles ces tranchées ennemies pourtant proches cachant dans les ombres de leurs méandres creusés les ombres des soldats immobiles et dont les treillis salis disparaissent dans une terre elle aussi camouflée par les strates multicolores de sa géologie.
Alors que l'ouïe inquiète à l'affût de la moindre tôle déchiquetée gémissant sous le vent ou..., que l'odorat enchanté surprend les odeurs débordant d'une tasse de thé fumante et que les doigts relisent pour la millième fois les froides sculptures d'acier de l'arme tenue, le regard attend sous ses paupières lourdes que les crépitements des balles égrenant cet étrange sablier du front, l'envoient chasser vers l'horizon immédiat des lueurs trahissant les positions des tireurs "d'en face".
Il arrive en effet que les flammes vomies d'un canon aboyant le danger révèle ou rappelle la position de la gueule d'une casemate, mais souvent c'est plutôt dans le ciel qu'elles apparaissent ces lucioles du Donbass invitant regards et pensées à se tourner vers des étoiles qui se rient de ses petites prétentieuses et éphémères cherchant à défier les dieux.
23 mars 2016, sur le front de Avdeevka / Yasinovataya (ici côté ukrainien)
la guerre est à nouveau la compagne nocturne des sentinelles et des renards.
Et lorsque, de tranchées en casemates, les armes semblent se réunir pour un plus grand feu d'artifice, alors, après de lentes ascensions célestes des fusées de signalisation ou éclairantes aux couleurs étrangement festives viennent saluer les lucioles, et réveiller les fantômes d'une zone industrielle invitant les ombres déchiquetées de ses moignons à danser dans leurs nonchalante lueur.
Etrangement il me tarde de retrouver leur compagnie simple et brutale mais où, du soldat anonyme guettant l'inconnu au milieu de nulle part, l'âme dénudée par les orages d'acier peut enfin laisser éclore en pureté les questions sacrées de l'existence et entrevoir à travers l'horizon de feu mais épuré de toutes les futilités du paraître, la destinée réelle de son être microcosmique...
Et si un Candide me demande, à propos de la guerre, pourquoi est-ce un nom féminin qui désigne cette monstrueuse activité humaine principalement masculine, je lui répondrai aujourd'hui sans hésiter que c'est parce pour l'âme de celui qu'elle invite à danser avec la Mort, elle est à la fois mère, maîtresse et fille...
Sébastien, indicatif "Filin" un camarade fixant au loin la ligne de front de Marinka (Sud Ouest de Donetsk)
Dans cet hôpital de Donetsk, spécialisé dans la physiothérapie et la rééducation motrice, nous sommes des dizaines de volontaires blessés à achever nos parcours hospitaliers, comme tant d'autres ailleurs, hier, et malheureusement demain.
Mardi 16 mars 2021
Entre les cabinets de massage, les salles de sport et les visites, nombreux sont ceux qui regardent aux fenêtres élevées un horizon où leur expérience militaire trace le cheminement de cette ligne de front très aproche et que trahissent régulièrement les échos des tirs échangés entre nos camarades et les soldats ukrainiens.
Si nos corps mutilés et enchaînés aux soins hospitaliers ont figé pour des temps variables et trop longs l'elan de nos actions, en revanche nos pensées restent plus que jamais fidèles à notre engagement commun.
Aussi, soudés par une camaraderie indéfectible, nos rêves, nos regards et nos cœurs restent à jamais là bas, accrochés à cette terre des tranchées du Donbass griffée par l'Histoire et où se joue et se défend une idée certaine de l'empire de la Liberté
Ce mercredi 3 mars 2021 est un nouveau jour de deuil pour notre Brigade Piatnashka (devenue le 2ème bataillon des forces spéciales du Ministère de l'Intérieur en 2018), le Minotaure qui rôde dans le labyrinthe des tranchées du Donbass a emporté "Voïna" ("Guerre") un jeune caporal et camarade de section.
Jeudi 4 mars 2021
Сaporal Vladislav Igorevitch "Voïna", 22 ans, Mort au combat le 3 mars 2021.
"Voïna", avec son groupe était sur les positions que tient notre compagnie depuis plus de 4 ans, dans cette zone industrielle de Promka entre Avdeevka (occupée par les ukrainiens) et Yasinovataya (républicains), lorsque le commandement leur a signalé la présence d'enfants à proximité du "no man's land" séparant seulementvde quelques centaines de mètres les positions républicaines des avants postes ukrainiens.
Vers 12h00, alors qu'une équipe se dirigeait vers le secteur désigné pour évacuer les imprudents, un sniper ukrainien a ouvert le feu, fauchant d'un tir mortel notre camarade "Voïna".
Le fait que se trouvait dans cette zone de guerre une bande de gamins inconscients ne doit pas détourner les regards des vrais responsables de ce nouveau drame. Par ailleurs cet incident qui n'est pas le premier du genre révèle que cette guerre meurtrière déjà vieille de 7 années est devenue l'environnement banal et quotidien de milliers de jeunes qui, malgré les avertissements réguliers des parents et autorisés et les réprimandes sévères pour ceux qui les enfreignent se laissent entrainer par cette inconscience qui, en plus de caractériser les jeunesses aventureuses, est aussi souvent le revers de médaille de la résilience d'un peuple en guerre.
Au milieu de ce champ de ruines où désormais les belligérants sont à portée de voix les uns des autres, les snipers se glissent dans les ombres et les amas de béton brisé pour "chasser" leurs "proies", dans des distances si dérisoires qu'elles ne laissent que peu de chance aux ennemis repérés de survivre à un tir posé.
Hiver 2018, depuis les ruines d'un étage industriel aujourd'hui disparu sous les bombardements ukrainiens, je "surveillais" des avants postes ukrainiens en cours de progression, à l'époque déjà à moins de 300 mètres de nos positions défensives.
Le nom de Piatnashka est indissociable de celui de Promka, ce champ de ruines apocalyptique que se disputent jour et nuit depuis 7 ans les "Ukrops" et pro-OTAN les "Vatas" pro-russes. On ne compte plus le nombre de volontaires de notre Brigade internationale qui ont rougi de leur sang ces zones déchirée par la ligne de front, jusqu'à notre bien aimé commandeur "Mamaï", qui devait y tomber au combat le 17 mai 2018...
Aujourd'hui les squelettes calcinés des bâtiments industriels, des datchas et des arbres tendant vers le ciel au bout de leurs moignons le martyr du Donbass rappellent les images des champs de batailles du passé, ceux de Verdun ou de Stalingrad, meutrissant à jamais les mémoires européennes.
Dans la zone industrielle de Promka, les ruines mortelles ressemblent à des navires échoués sur les récifs d`un théâtre dantesque où se joue un nouvel acte du drame humain éternel.
Aujourd'hui toutes mes pensées vont à la famille de "Voïna" ce jeune du Donbass tombé pour la Liberté de sa terre et la préservation des traditions de ses aïeux.
Lorsque la triste nouvelle est tombée, je me suis souvenu de sa svelte silhouette, courbée sous son barda, dévalant les escaliers de la compagnie pour sauter dans le camion assurant les rotations sur le front.
Ultimes sourires échangés au cœur de la tourmente de l'Histoire.
"'Voïna" ne reviendra pas égayer notre section de sa fougueuse jeunesse, car il a rejoint ce 3 mars 2021 les grues blanches voguant vers le Régiment des Immortels de la Grande Russie.
Paix à son âme !
Erwan Castel
Les grues blanches
Il me semble, parfois, que les soldats
Qui ne reviennent pas des champs ensanglantés,
Se sont couchés un jour, ailleurs que dans notre terre,
Et se sont transformés en grues blanches.
Depuis lors, et aujourd'hui encore,
Ils volent et nous font entendre leur voix.
N'est-ce pas pour cela que, si souvent,
Nous nous taisons pour regarder tristement le ciel?
Les grues lasses volent en V dans le ciel,
Dans le brouillard, à la tombée du jour,
Et il y a un petit espace dans cette formation,
Peut-être est-ce une place pour moi.
Le jour va se lever et, avec la volée de grues,
Je flotterai dans cette même brume bleuâtre,
En vous interpellant, comme un oiseau, dans le ciel,
Vous tous, que j'ai laissés sur terre.
Il me semble, parfois, que les soldats
Qui ne reviennent pas des champs ensanglantés,
Se sont couchés un jour, ailleurs que dans notre terre,
Le chant restant une des expressions les plus fortes de l'âme, il est naturel de le trouver au coeur des drames et des joies qui jalonnent la destinée humaine, et lorsque se meuvent les peuples vers la défense de leurs terres et de leurs libertés, les chants honorent le courage mais aussi fécondent la mémoire de demain.
Et les russes sont parmi les peuples qui certainement ont le plus élevé et conservé lechant comme un élément majeur de l'expression identitaire.
Dimanche 21 février 2021
Ainsi, nombreux sont les artistes qui viennent depuis 7 ans chanter les rêves, la souffrance et l'héroïsme de ce peuple russe que le destin a placé au dessus d'un volcan de l'Histoire nommé Donbass. Mais, parmi tous ces bardes talentueux et fraternels il est une Muse qui illumine nos coeurs et raffermit nos bras et dont les chansons rythment nos pensées et nos rêves, des jardins fleuris de Donetsk aux tranchées sombres du front : c'est Yulia Dmitrievna Chicherina, une jeune artiste russe dont le talent n'a d'égal que sa gentillesse et sa fidélité à notre cause et notre fratrie d'armes.
Pour nous tous elle est.... "notre Chicherina !"
Née dans l'Oural il y a 43 ans Chicherina poursuit depuis plus de 20 ans une carrière de "rock star" très populaire en Russie et qui n'a jamais altéré ses qualités immenses d'une femme humble et courageuse qui n'a jamais cessé d'écouter son coeur même au risque de voir s'éteindre les projecteurs occidentaux d'une carrière internationale prometteuse.
Depuis plus de 5 ans Chicherina, entre 2 concerts publics nous fait l'honneur plusieurs fois par an de son amitié et de ses chansons. Ses tournées dans le Donbass sont une bouffé d'oxygène pur, des salles de concert publiques et bondées aux cantines privées des casernes, en passant par les tranchées et les chambres des hôpitaux où la Muse se fait marraine attentive pour que dans la poitrine dure du soldat blessé renaisse son coeur d'enfant réconforté.
Yulia Chicherina sait avec une humilité et un respect fraternel mettre en avant ces miliciens anonymes qui pataugent dans la boue et le gel des tranchées pour "tenir la ligne" et à qui elle offre son art maitrisé pour diffuser leur courage et leur ténacité dans toute la réalité de ce conflit meurtrier et que personne hors du Donbass ne veut encore nommer "guerre", par peur ou par honte. Ainsi par exemple dans ce clip remarquable où Chicherina laisse la guerre du Donbass introduire et conclure sa chanson
"Моя Спарта" / "Ma Sparte'"
Nous naissons, nous mourons;
Nous l'avons déjà fait plusieurs fois -
Cela a été et sera pour chacun de nous.
A part nous, personne n'ira dans nos tranchées;
Depuis des centaines de vies nous faisons ce travail.
A personne jamais ne se rend notre fier Varyag!
Mon chemin, ma vie, mon Sparte, mon drapeau;
Avec un bouclier ou sur un bouclier- c'est comme ça!
Je laisse tout ce que j'aime,
A ceux qui m'ont cru sur la parole et ne doutaient pas,
Que je ne me rendrais jamais au combat;
Et que je ne me rendrais jamais sans combat."
Et pendant cette période de février où, dans un froid hivernal tardif, le feu ukrainien revient défier en vain nos déterminations, notre muse du Donbass est à nouveau à nos côtés, rencontrant les autorités, rendant hommage aux défunts mais aussi et surtout allant à la rencontre de la population et de ses défenseurs.
Comme à son accoutumé, Yulia Chicherina n'a pas manqué de venir saluer ses amis de la Brigade Piatnashka, faisant la tournée de ses popotes dispersées en compagnie de son fidèle Rex, un malinois fort de 15 années d'amour et de fidélité.
Ce fut la belle surprise de la journée, ce rendez vous proposé au rez de chaussée de notre compagnie dont la caserne est depuis 2 ans au centre ville de Donetsk.
Malgré les services du front et de la caserne, les stages et les congés individuels, nous étions encore une vingtaine disponibles et pas un seul n'a voulu manquer cette belle et vivifiante rencontre, et derrière nous les portraits de nos tués au combat semblaient revivre le temps d'une chanson.
De sa voix à la fois douce et puissante Chicherina a chanté la beauté de la vie, l'honneur de la défendre et les valeurs qui nous animent, trouvant dans un instant de grande simplicité et de pure noblesse les mots justes, ceux qui font battre les coeurs et briller les yeux.
A l'issue de ce petit concert privé les embrassades saluant ces retrouvailles furent ponctuées de traditionnels selfies qu'aussitôt les jeunes (et moins jeunes) se sont empressés d'envoyer avec fierté à leurs amis et familles.
La seule ombre de tristesse au tableau fut de voir Rex, ce doux malinois et inséparable compagnon de Yulia, lutter contre la douleur articulaire de son vieux dos pour venir dans un élan de gentillesse nous offrir ses dernières accolades canines.
Voici quelques extraits de sa prestation du 21 février 2021, dans la caserne de notre compagnie.
Merci à toi Yulia, pour tes chants, ton sourire, la force de ton amitié et de ta fidélité, ton nom est inséparable de ceux des bataillons dont tu nourris les cœurs en chantant les rêves et les souffrances du Donbass.
Il y a 2 ans mourait au combat Oleg Anatolyevich Mamaiev, indicatif "Mamaï", commandeur de la brigade internationale Piatnashka (2ème bataillon du régiment des forces spéciales de Donetsk, aujourd'hui intégré au sein du Ministère de l'Intérieur). Depuis ce 17 mai 2018, d'autres événements douloureux ou joyeux se sont accumulés dans les mémoires de celles et ceux qui ont rejoint cette nouvelle déchirure européenne où se déroule depuis 6 ans un bras de fer meurtrier entre les auxiliaires ukrainiens de l'OTAN et les volontaires défendant les peuples de la Russie, mais le souvenir de cette soirée tragique de printemps où Mamaï tomba au champ d'honneur reste vive dans les coeurs de celles et ceux qui l'ont côtoyé, même un court instant...
Aujourd'hui, un rassemblement a été organisé au coeur de Donetsk pour honorer la mémoire de Mamaï, sous les caresses d'un soleil printanier revenu et les auspices de la fraternité et la mémoire, de l'amitié et l'espérance.
Dimanche 17 mai 2020
Car le destin et l'engagement de ce fils d'Ossétie ayant offert sa vie au Donbass pour défendre les libertés et les traditions d'un monde russe commun, incarne cette résistance inouïe d'une rébellion contre une hégémonie occidentale hystérique qui a fait de l'armée ukrainienne le fer de lance d'une stratégie européenne de l'OTAN, russophobe hystérique.
Aujourd'hui le nom de Piatnashka est indissociable de celui de son 2ème commandeur, tué au combat et qui nous laisse en héritage le souvenir éternel d'un homme courageux et humble qui commandait son bataillon à la fois comme un père de famille, un chef de guerre médiéval, et un officier des temps modernes. Ce 17 mai 2020, les hommes et les femmes de Piatashka, du régiment, mais aussi des amis, des membres du gouvernement... sont venus saluer Mamaï à l'ombre de l'immense monument dédié à la victoire de 1945. Pour une fois, je relate dans ce journal un événement auquel je n'ai pas pu malheureusement participer, cloué une fois encore au lit par les douleurs d'une blessure pas encore guérie. Mais le coeur y était, et je ne manquerai pas dès que possible d'aller à mon tour saluer Mamaï, comme régulièrement lorsque je viens dans le centre ville de Donetsk, et lui confier mes fraternelles pensées.
A l'occasion de cet anniversaire tragique, Katérina Katina, reporter de guerre qui accompagna souvent Mamaï sur les positions de Piatnashka a réalisé ce reportage spécial émaillé d'extraits de ses reportages sur le front avec la brigade internationale.
"Les héros ne meurent pas, ils vivent à jamais dans nos cœurs !"
De la matrice de la guerre naissent les héros cette race légendaire que la mémoire antique situait avec justesse dans ses mythes anciens entre les hommes, ces "dieux mortels" et les dieux, "ces hommes immortels". Mamaï est un héros a bien des titres et qui aujourd'hui incarne cette figure intemporelle du "volontaire", des volontaires du Donbass dont on célèbre désormais l'engagement chaque 6 mai.
Lorsque sa terre ossète s'est entrouverte pour accueillir Mamaï, ce n'est pas un corps qui fut enseveli, mais une graine d'exemplarité qui germe dans les coeurs de tous ceux pour qui les mots Liberté, Honneur, Amour et Sacrifice veulent encore dire quelque chose...
2 années ont passé mais il me semble que c'était hier, et quant à la route tracée par Oleg Anatolyevich Mamaiev elle restera éternellement ouverte pour les coeurs rebelles et volontaires.
Erwan Castel
La légende de Mamaï ne doit pas nous faire oublier qu'il fut aussi et d'abord
un mari et un père qui laisse derrière lui son fils Zaur qui vient d'avoir 3 ans
et son épouse Larisa qui témoigne par sa tristesse le souvenir de cet homme
dont les nobles valeurs l'ont su garder tout simplement humain...
Tous les articles de ce blog consacrés à Mamaï : ici
Happé par le tourbillon de l'actualité et des soins hospitaliers pour mon bras toujours en préparation de prochaines opérations micro-chirurgicales, je n'ai pas vu passer la barre des 1 500 000 vues atteinte par ce blog dédié principalement au Donbass, et ce malgré toutes les censures organisées depuis 5 ans contre mon travail de réinformation.
Mercredi 4 mars 2020
Ce matin, j'ai quitté l’hôpital 15 et une seconde période de rééducation préparant mon bras blessé en septembre 2019 à de futures opérations de restauration fonctionnelle, pour rejoindre la quiétude de mon bureau à la caserne et de ma petite maison du quartier d'Oktyabrsky, au Nord de Donetsk.
Et entre les informations du Donbass ou de Syrie et les mails et messages se bousculant en interminables files d'attente sur un écran poussiéreux, je remarque que mon blog a franchi contre toute attente la barre des 1 500 000 vues, malgré toutes les embûches et coups de poignard dans le dos qui ont marqué mon travail de réinformation sur le Donbass que je compile ici.
Ce blog, je l'ai ouvert il y a exactement 6 ans, pour regrouper les articles et informations glanés sur la crise ukrainienne et qui monopolisaient mon blog "Tradition" que j'ai du mettre depuis en sommeil pour préserver un peu le mien. Et au fil des événements qui se succédaient en cascade infernale, mon regard sur l'Ukraine et le Donbass, que je m'étais engagé à partager, est devenu de plus en plus accaparant mais aussi passionnant tant le séisme géopolitique qui secoue cette région d'Europe depuis 6 ans est symptomatique à la fois de l'hégémonie mondialiste que de l'effondrement de son système.
Plus tard, à partir de l'année 2014, est née une passion pour l'écriture que j'aiguise toujours aujourd'hui sans toutefois y trouver la satisfaction espérée tant cette aventure est pour moi nouvelle et remplie de tâtonnements recherchant une esthétique que je voudrais prétentieusement aussi belle que l'éthique que je défends jusqu'à être venu m'engager en février 2015 dans les rangs des milices populaires pour tenter de mettre mes idées au bout d'un fusil.
Mais peu importe... car l'essentiel est d'abord de tenter de libérer la Vérité sur le Donbass et la guerre abjecte lancée par Kiev contre sa population.
"Beaucoup d'ennemis beaucoup d'honneur !"
Lorsque je regarde la courbe générale des consultations du blog, je ne peux m’empêcher de sourire en regardant les embûches rencontrées qui y sont visibles mais qui ne l'ont pas fait mourir, comme par exemple :
La grosse dégringolade des statistiques, au printemps 2017, correspond à l'exclusion de mon blog des algorithmes internet définissant le référencement des articles sur les moteurs de recherche en fonction de leurs fréquences par sujets et de leurs consultations. Cette censure m'a obligé à développer une stratégie fastidieuse et chronophage s'appuyant sur un réseau personnel d'amis relayant mon travail. Cette stratégie s'avère efficace et permet également de résister aux réguliers blocages, censures et fermetures du réseau social Facebook.
La petite "dent creuse", au printemps 2016, correspond quant à elle au piratage informatique réalisé à mon bureau par Sébastien H. pour le compte d'une psychotique Christelle N., obsédée par le monopole de l'information francophone dans le Donbass et qui multiplie depuis 5 ans censures et diffamations à mon encontre pour me faire taire. Voici pour preuve de ce que j'avance 2 copies de messages concernant ce piratage, parmi les dizaines d'autres mails et messages relatifs à d'autres coups de poignard dans le dos, et bien pires, émanant de cette bande d'insectes rampants.
Pendant l'hiver 2017-2018, grâce aux réseaux et méthodes trouvées permettant de contourner censures et blocages, mon travail d'information regagne à nouveau en lisibilité, d'autant plus que je publie sur mon blog à cette période à des extraits de ce journal du front qui reçoivent à ma grande surprise un franc succès, ce qui m'encourage à poursuivre mon travail d'écriture. La courbe récente des statistiques signale aussi mon mois passé en réanimation au lendemain de ma blessure survenue sur le front le 23 septembre 2019.
Entre le compteur direct du blog et ceux des sites reprenant ou traduisant certains articles j'arrive aujourd'hui à plus de 2000 consultations quotidiennes et sur une courbe qui continue de monter, lentement mais sûrement, au grand dam des Torquemada de la pensée unique qui rêvent de rallumer les bûchers de l'intolérance ou de mes calomniateurs préférés qui aujourd'hui font preuve d'une telle imagination à mon encontre que je les soupçonnes aujourd'hui de se préparer pour un festival de comiques troupiers.
En pensant à ces cuistres mondialistes et autres courtisans à breloques français, je repense, mais sans avoir l'outrecuidance de me comparer à lui, au chevalier Georg Von Freundsberg, au service de l'Armée d'Espagne" qui s'est écrié prononcée lors de la bataille de Vicence en 1513: "Beaucoup d'ennemis beaucoup d'honneur !"
Aussi, loin de ces faquins occidentaux qui ne cherchent qu'à bâillonner la Vérité ou ceux qui veulent reproduire autour d'elle une autre dictature de la pensée unique, je remercie ici toutes celles et ceux qui, chaque année plus nombreux me lisent et relaient ma modeste contribution pour libérer cette Vérité sur le Donbass. Sans leur amitié fidèle et leur inlassable relais de mon travail mais aussi du travail des reporters français visitant le Donbass, tel Guillaume Chauvin, Yan Morvan, Jacques Pion entre autres, ou les locaux comme Ekaterina Katina, Svetlana Kissileva, Patrick Lancaster, Kristina Melnikova et tant d'autres... et même Christelle Néant et Xavier Moreau, Donetsk et Lugansk ne seraient aujourd'hui pas aussi connus, même avec cette guerre qui les saigne quotidiennement car leur réalité quotidienne fait l'objet d'une censure quasi totale,hallucinante et complice, de la part de cette "bien pensance" occidentale qui soutient les crimes de guerre ukrainiens dans le Donbass.
Mais le mérite de la longévité et du succès grandissant de ce petit blog personnel ne me revient pas exclusivement loin s'en faut et je tiens ici à le partager avec toutes celles et ceux dont l'intérêt, la fidélité et la collaboration servent avec efficacité et désintéressement la cause des peuples en général et celui du Donbass.
Et c'est aux gens du Donbass en particulier que j'adresse mes plus vifs remerciements de tout mon coeur car leur amour, leur beauté et leur exemple quotidiens sont les plus beaux encouragements que je reçois depuis 6 ans pour continuer à les servir ici !
Bien que toujours enfermé dans un carcan d'acier retenant mon bras et ma personne dans une oisiveté hospitalière, je n'ai pas vu arriver ce mois de février 2020 qui sonne ma cinquième année d'engagement dans le Donbass...
Déjà 5 ans ! et pourtant j'ai l'impression parfois que je suis arrivé hier à Donetsk tant l'intensité des événements, bons ou mauvais restent brûlante à mon esprit. Mais c'est aussi certainement due à cette relation singulière entre l'Homme et le dieu Chronos, imposée par toute guerre vécue et qui plonge les vivants dans un autre sablier du temps où la Mort devient la mesure première d'un fleuve devenu torrent.
Samedi 22 février 2020
C'est en regardant la photo de la stèle dédiée à Oleg Mamaiev, le commandeur de Piatnashka tué au combat en mai 2018, et parue dans l'article de Zvezda relatif à mon engagement dans le Donbass que je me suis pris à mesurer ce temps de guerre qui passe tel un torrent sauvage, étrangement et irrégulièrement au rythme des morts qu'on dépose sur ses berges noyée noyées de larmes.
Car, dans ce maelstrom de passions homicides qui conduisent les hommes, même les plus justes, à se déchirer à force baïonnettes, balles ou obus dans l'inconnu d'un instant présent capricieux, rares sont les moments où l’âme peut poser le sac remplis des devoirs à nourrir et des fatigues à étancher pour profiter des rares eaux calmes de sa destinée.
De mon côté je vis, depuis ma blessure et ma mise entre des parenthèses hospitalières, dans cet état particulier entre les morts et les vivants où je suis dans ce courant de la guerre, à la fois un spectateur vivant de ses berges mortes et un nageur inerte entraîné dans son courant intense.
Et dans ce courant particulier de la guerre qui alterne celui d'un marais inconnu avec celui d'un torrent fou, le glas des morts devient étrangement le seul carillon qui scande et inscrit dans les mémoires la danse du temps, surtout au milieu de la dramatique et immobile monotonie d'une guerre de tranchée sans fin. Et devant le souvenir des camarades tombés dans nos tranchées, où des civils innocents fauchés dans nos rues, la fonction matricielle de la guerre prend toute sa dimension métaphysique, fusionnant la Mort et la Vie dans cette expérience intérieure de l'âme si brillamment décrite par Ernst Jünger, jusqu'à les rendre consubstantielles l'une à l'autre, car comme l'écrivait Georges Bataille, "la vie a sa plus grande intensité au contact de son contraire"...
Il y a 2 ans, le 17 avril 2018, Mamaï était venu sur la première ligne de Promka nous visiter, et partager gâteaux et sourires avec ses hommes . Il allait être tué 1 mois plus tard à quelques centaines de mètres de là, sur ce front funeste de Yasinovataya.
Oleg Mamaïev était de ces soldats authentiques, incarnant cette figure intemporelle et mythique du Chevalier; et qui traverse les âges avec comme panache la force de l'exemple, comme qualité l'humilité du courage et comme noblesse l'intelligence du coeur. A son contact quotidien, particulièrement lors de ces moments partagés aux avants postes de Piatnashka, sur ce front funeste de Promka qui devait l'engloutir, nous ressentions déjà toute l'initiation silencieuse de sa personnalité, humble et attentive et toujours à l'écoute de ses hommes, et beaucoup disions déjà qu'il était un père pour la famille de son bataillon.
A sa mort, Mamaï a comblé l'immense vide de son absence en legs déposé dans la mémoire et le coeur de chacun de ceux qui l'avaient côtoyé et compris. Il est une stèle à la fois heureuse et triste dans la mesure du temps qui nous entraîne au fil tumultueux de cette page d'Histoire européenne qui s'écrit depuis 6 ans dans le Donbass. Et sa stèle élevée sur la voie des héros au coeur de la cité est devenue pour les mémoires un phare qui guide nos actes et nos pensées présentes...
Le Chevalier, la Mort et le Diable de Albrecht Dürer illustre en 1513 siècle cette relation particulière de l'Homme avec le temps à travers la figure du chevalier stoïque cheminant vers sa destinée volontaire, au milieu de la Mort et du Diable .
Ce ne sont donc pas seulement 5 années qui se sont écoulées autour de moi mais surtout par leur souvenir vif, plus d'une douzaine de disparitions de camarades connus, tombés en chemin parmi les milliers disparus dans cette guerre oubliée au coeur de l'Europe.
Et devant le souvenir de Mamaï immortalisé dans le bronze et dans les coeurs, je suis tenté de plagier Georges Bernanos qui écrivait qu' "on ne meurt pas chacun pour soi, mais les uns pour les autres, ou même les uns à la place des autres (Le Dialogues des Carmélites) et de penser tout haut que la guerre cette mère des Hommes nous enseigne que pour ne pas être esclave du temps et sentir ses griffes lacérer nos rêves, on ne doit pas vivre chacun pour soi, mais les uns pour les autres, ou même les vivants à la place des morts pour que leur souvenir soit la force de ceux qui chemine sur les chemins d'une éternelle jeunesse...
Erwan Castel
" Que le souvenir des morts soit la force des vivants "