mercredi 8 novembre 2017

Au milieu de nulle part

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Parfois il faut repousser au large l'habitude de côtoyer l'inhabituel et préserver l'étonnement du cœur des acidités d'un regard blasé pour qui le champ de ruines dans lequel nous vivons et nous battons est une banalité de nos existences. 

Il m'arrive parfois d'essayer de m'imaginer à quoi ressemblait cette "Promzone" avant que les orages d'acier ne viennent pulvériser la quiétude de ces datchas accueillantes reposant à l'ombre de vergers généreux. Aujourd'hui ce n'est plus qu'un champ de ruines où les survivants semblent être condamnés à une lutte sans fin.

les amas de pierres brisées et ferrailles tordues sont tellement chaotiques et inhumaines qu'elles semblent s'insérer dans les plis de la Nature en attendant de disparaître sous son manteau de neige que le ciel accumule chaque jour au dessus de nos casques.


Mercredi 8 novembre 2017

Les jours se suivent dans une ambiance exceptionnelle (heureusement) faite de détonations et explosions diverses au milieu desquelles nous nous sommes installés dans le rythme d'une arythmie métabolique imposée par la danse des gardes aux créneaux de notre "forteruine", des repos recherchés dans le secret d'un poêle à bois souffreteux et des corvées de bois, d'eau et de tranchée tout aussi vitales pour notre survie et sécurité que pour réchauffer des corps subissant les premiers frimas hivernaux.

Plus que 2 jours avant de revenir se reposer à Donetsk et goûter aux plaisirs simples de la civilisation : bain chaud, table d'hôte, accolades amicales, rires d'enfants et douceurs féminines...

En attendant, le front commande encore et toujours, dans une atmosphère de plus en plus chargée d'odeur de neige... 
Les vivres touchent à leur fin et les conserves vides sont dispersées à l'entour de la position pour rendre encore plus difficile et bruyante une éventuelle approche nocturne.

Dans ce décor de désolation digne des films post-apocalyptiques du cinéma de science fiction, la vie continue, étrangement tenace malgré les orages d'acier quasi permanents. Ainsi faisans, oiseaux, chats sans oublier les rongeurs et les insectes vont et viennent d'arbres décharnés en touffes d'herbes éparses, à la reconquête d'un territoire labouré par les obus.

Je souris quand, au milieu de ma veille, je surprends le frêle silhouette féline de "Mourka" se faufilant entre les tranchées et les trous d'obus sous le vol des abeilles d'acier dont certaines tracent dans le ciel des arabesques anguleuses rouge sang.

Souvent j'imagine devant ce champ de ruines, qu'il pourrait s'étendre à toute l'Europe clôturant une nouvelle fois par une boucherie la cupidité folle de ces bipèdes qui se prennent pour des dieux anthropocentriques.

En attendant il nous faut assumer, au milieu de cette folie qui s'est abattue sur le Donbass, la survie de nos rêves d'hommes libres défendant le droit des peuples à disposer d'eux mêmes vraie et unique souveraineté, et les valeurs qui ont fondé leurs identités naturelles...

Nous sommes dans un combat de la notion d'empire, principe civilisationnel immatériel fédérant les peuples naturels, contre le suprématisme d'une pensée unique à laquelle s'est affidée une survivante arrogance d'Etats-nations vidés de leur essence métaphysique par des pensées exogènes (religieuses, culturelles, économiques etc)

Tout le reste n'est que sac et ressac d'une Histoire en mouvement de régimes politiques qui se font et se défont au vent de leurs tyrannies et utopies...

Erwan Castel

La corvée d'eau au milieu de nulle part sur un point d'eau  partagé par tous et entouré de datchas en ruine 

Le front, entre le décor lunaire et celui de l'apocalypse
Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du Front

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