mercredi 3 septembre 2014

"Les américains ont tout à gagner d'un conflit en Europe"

"Une rupture entre l'Occident et Poutine serait catastrophique"

Entretien avec Vladimir Fédorovski 

Par Wladimir Garcin - Publié le 02/09/2014

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Le ministre russe des Affaires étrangères s'est prononcé pour un «cessez-le-feu immédiat» en Ukraine. Pour Vladimir Fédorovski, le couple franco-allemand doit maintenant prendre la main pour imposer la paix à Vladimir Poutine et Petro Porochenko.


Vladimir Fédorovski est un écrivain russe d'origine ukrainienne, actuellement le plus édité en France. Diplomate, il a joué un rôle actif dans la chute du communisme, il fut promoteur de la perestroika puis porte-parole d'un des premiers partis démocratiques russes. Il a écrit de nombreux ouvrages sur la Russie mythique, et dernièrement un essai sur Poutine intitulé «Poutine, l'itinéraire secret», (Editions du Rocher, 2014). Il présente actuellement en France un spectacle de théatre total intitulé «Les mystères de Saint-Petersbourg» .



FigaroVox: Que vous inspire le jeu auquel se livrent Vladimir Poutine et Petro Porochenko?

Vladimir FEDOROVSKI: La première chose, c'est qu'il faut se méfier de la propagande omniprésente sur ces questions. Sur le fond, l'entourage de Vladimir Poutine ne veut pas changer la posture du président. Le ton est avant tout en faveur d'une fédéralisation des forces. 

La situation reste cependant éminemment complexe et dangereuse. Ces dernières semaines, on a vu un changement en défaveur des ukrainiens, notamment du fait de la situation économique du pays, qui devient dramatique. Pour sauver l'Ukraine, il faut aujourd'hui 35 milliards de dollars, une somme que personne n'a! De plus, l'Europe est menacée d'une coupure du gaz venant d'Ukraine. Enfin, le président ukrainien Porochenko fait aujourd'hui face à un blocage politique: il ne peut pas reculer pour ne pas perdre la face vis-à-vis de ses électeurs.

Dans ce contexte, on peut quand même relever une nouvel élément de langage prometteur pour la suite: la Russie et l'Occident sont d'accord pour reconnaître qu'il n'y a pas de solution militaire à cette crise. Cette idée tranche avec les tensions passées, et montre qu'il faut poursuivre les efforts diplomatiques.

Vladimir Poutine est un joueur d'échec : il essaie, il lance des coups d'éclat. Toutefois, il cherche aujourd'hui en priorité la désescalade, car les répercussions économiques du conflit sont dramatiques pour la Russie, qui pourrait perdre jusqu'à 4% de croissance. Sur le plan politique, de plus, la situation est dangereuse : Poutine est dépassé par l'hystérie nationaliste russe.

Pensez-vous crédible l'idée de la création d'un Etat indépendant?

Non, bien évidemment. Vladimir Poutine est un joueur d'échec: il essaie, il lance des coups d'éclat. Toutefois, il cherche aujourd'hui en priorité la désescalade, le compromis, car les répercussions économiques du conflit sont dramatiques pour la Russie, qui pourrait perdre jusqu'à 4% de croissance. Sur le plan politique, de plus, la situation est dangereuse: Poutine est dépassé par l'hystérie nationaliste russe. 91% de ses concitoyens soutiennent sa politique en Crimée, mais certains veulent aller au-delà de ses exigences, poursuivre le conflit, ce qui pourrait compliquer les efforts diplomatiques.

En somme, le conflit pourrait aller jusqu'à un «point de non-retour», selon les mots de José-Manuel Barosso ; cependant, une guerre serait contreproductive non seulement pour l'Europe, mais aussi pour la Russie.

Est-ce à l'Otan et à l'Amérique de se poser en arbitre de cette affaire?

Les américains ont tout à gagner d'un conflit en Europe, qui leur redonnerait un poids significatif dans le monde.

Pour les Russes, l'Amérique est totalement discréditée. Ils considèrent que les Etats-Unis, qui ne sont pas dépendants du gaz russe, veulent avant tout casser la concurrence et la puissance économique, politique russe et européenne. Les américains ont donc tout à gagner d'un conflit en Europe, qui leur redonnerait un poids significatif dans le monde. L'Otan est également dangereuse, pour les Russes, qui refusent l'installation de bases en Ukraine en cas d'adhésion de Petro Porochenko à l'organisation.

L'Allemagne ou la France seraient plus à même de se poser en arbitres, à l'instar de ce qu'a essayé de faire François Hollande et Laurent Fabius lors de l'anniversaire du débarquement: ils veulent pousser à une accalmie du conflit.

N'est-ce donc pas une occasion inespérée pour le couple franco-allemand de retrouver toute sa place dans le concert international?

Exactement. C'est même la seule solution rationnelle. L'idée qu'il n'y a pas d'issue militaire, répétée par la France et l'Allemagne, commence à faire son chemin chez Barack Obama. Sans les efforts du couple franco-allemand, on risque d'aller vers une rupture historique entre la Russie et l'Europe, et un isolement complet de Vladimir Poutine. Cette situation, terrible, est cependant celle privilégiée par les Etats-Unis.

Le problème vient des éléments irrationnels du conflit, comme la propagande, qui parasitent ces efforts vers la paix. De même, plutôt que d'inventer un adversaire russe à l'Europe, les grandes puissances européennes devraient concentrer leurs efforts sur le véritable adversaire: l'islamisme radical, aujourd'hui aux portes de l'Europe. La Russie peut et doit jouer un rôle essentiel face à cet ennemi.

Quelles peuvent être alors les solutions proposées par le couple franco-allemand?

Une rupture entre l'Occident et la Russie serait catastrophique. Poutine commence à s'orienter vers l'Asie, en particulier vers la Chine.

Il faut répondre de manière subtile à un problème complexe. Pour continuer d'exister, sur l'échiquier politique, le gouvernement ukrainien doit contenter les nationalistes. Face à lui, les derniers événements tendent à prouver de plus en plus certainement la présence de soldats russes en Ukraine. Ainsi, la situation doit être désamorcée par la diplomatie.

De plus, l'Europe peut proposer un plan Marshall à l'Ukraine pour l'aider à devenir un pays économiquement stable. Ce pays souffre aujourd'hui de deux maux principaux, sources de tensions très importantes: d'une part, la corruption de l'ensemble de la société ; d'autre part, la transformation ratée de l'économie ukrainienne soviétique vers une économie de marché. Sans l'aide européenne, le pays ne pourra pas stabiliser sa vie économique et politique.

Haï en Occident, adulé dans son pays, Poutine peut-il tenir sa position?

Je le redis: une rupture entre l'Occident et la Russie serait catastrophique. Poutine commence à s'orienter vers l'Asie, la Chine, par exemple en construisant un gazoduc vers l'est. Toutefois, l'Europe et les Etats-Unis sortiraient affaiblis d'une telle réorientation. Il est encore temps de l'annuler, et tous les grands ambassadeurs américains sont aujourd'hui d'accord pour dire qu'il faut calmer le jeu, et revenir à des échanges, politiques, diplomatiques et commerciaux normaux.

Encore une fois, de tels efforts sont toutefois fragilisés par le blocage de l'opinion publique russe, par la propagande et la désinformation, notamment de la part des médias occidentaux.

Sources de l'article
- Site "FIGARO.FR", le lien : ICI

Les autres analyses de Vladimir Fédorovski publiées sur ce blog, le lien : ICI

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