vendredi 19 février 2021

La crainte et la tentation du pire


Karine Bechet Golovko, une fois de plus nous livre en cette période de nouvelle escalade militaire dans le Donbass une analyse indépendante et pertinente, loin des rodomontades soporifiques assénées par les propagandistes s'invectivant de chaque côté de la ligne de front.

Dans son article, Bechet Golovko pose les bonnes questions et je rejoins son analyse avec cependant 2 nuances  q:ue j'évoquerai ici en préambule:


1 / "la Russie ne voulait pas intégrer plus que la Crimée"

Même s'il s'inscrit dans une dynamique identitaire commune, le retour référendaire de la Crimée a bénéficié d'une situation différente et avantageuse par rapport à celle du Donbass: 
  • Enjeu géostratégique prioritaire avec Sébastopol et la flotte russe de la Mer Noire.
  • Autonomie constitutionnelle de la péninsule avec référendum autorisé,
  • Bouclier militaire russe avec la garnison de Sébastopol (env 15 000 hommes en 2014)
  • Effet de surprise calendaire (1 mois après le Maïdan) et rapidité d'exécution,
  • Désorganisation d'un pouvoir ukrainien concentré sur une épuration politique kiévienne
  • Attention relâchée de l'OTAN qui pensait avoir enfin avoir gagner l'Ukraine stratégique...
Dans le Donbass en 2014, même si l'enjeu stratégique est moindre l'effet de surprise impossible, le bouclier militaire et un tutorat russe pour accompagner son séparatisme, Moscou a cependant toujours soutenu la dynamique séparatiste des Républiques de Donetsk et Lugansk tout en protégeant ses propres intérêts et maitrisant au mieux les répercusions internationales du séisme ukrainien. 

Je pense que Moscou n'est pas contre la volonté des populations du Donbass de rejoindre la Fédération mais ne pouvait pas en 2014 les intégrer sans risquer de voir l'opération de la Crimée se transformer en victoire à la Pyrrhus par un dérapage incontrôlé des tensions avec Kiev et les occidentaux. 

Poutine a -t-il eu raison ? Je le pense car à cette époque les perspectives d'un apaisement diplomatique sont encore possibles dans les discours et la Russie n'a aucun intérêt à rechercher une confrontation avec l'Occident. 

Cependant, il y a eu des choix stratégiques malheureux fondés sur les paris diplomatiques moscovites et qui se révèleront plus tard être des erreurs stratégiques, comme par exemple la décision d'abandonner prématurément les contre-offensives victorieuses des milices républicaines, après les échecs ukrainiens de Iliovaisk (sept 2014) et Debalsevo (fevr 2015) et qui étaient pourtant en mesure de reprendre aux forces de Kiev, au Sud Mariupol, 2éme ville et port industriel du Donbass (qui alors n'était plus défendue), et au Nord de libérer l'étreinte sur Gorlovka (peut-être jusqu'à Slaviansk) libérant de nombreuses populations et ressources économiques républicaines, augmentant la viabilité sécuritaire des républiques en rapprochant la ligne de front de la limite des anciens oblasts administratifs (laquelle fait d'ailleurs référence dans la géolocalisation des accords de Minsk).


2/ "Une force, contre laquelle il serait problématique pour la Russie d'intervenir, comme la Turquie agissant au nom de l'Azerbaïdjan, pourrait relancer le conflit dans le Donbass"

L'offensive de l'Azerbaidjan contre la république séparatiste arménienne de l'Artsakh a surpris tout le monde dans sa virulence et son ampleur et surtout l'engagement décisif de la Turquie au côtés de Bakou (forces spéciales, logistique et drones d'attaques notamment) sans lequel l'offensive azérie n'aurait certainement pas été envisageable. Et les échos de cette guerre aux confins de l'Arménie de réveiller les rêves des uns et les craintes des autres de voir un "remake" relancer bientôt le conflit du Donbass. Le fait est que Kiev, enthousiasmé par les résultats des drones turcs Bayraktar B2 dans l'Artsakh s'est empressé d'en commandé une cinquantaine supplémentaires à Ankara (6 avaient déjà été achetés en 2018). 

Cependant, même si leurs genèses sont nées d'une histoire soviétique post soviétique commune, les conflits du Haut Karabagh et du Donbass ont aujourd'hui des contextes géopolitiques très différents, et je ne vois pas, à court terme, un pays de l'OTAN s'engager directement dans un conflit contre un Donbass intimement connecté avec la Fédération de Russie, le risque d'y précipiter directement (et prématurément) l'Alliance atlantique, en responsabilité politique et en actions militaires, dans le conflit est trop important et hasardeux.

Je pense que l'OTAN préfèrera dans l'hypothèse d'une sortie des tranchées du conflit du Donbass avancer d'abord des "alliés non intégrés" et donc consommables servant, comme en Syrie par exemple, de proxies militaires consommables autant que de fusibles politiques sacrifiables une fois qu'ils seront "éparpillés façon puzzle" par les missiles et l'aviation russes. 

C'est probablement dans cette perspective agressive mais prudente de l'OTAN, que vient d'être réactivé le projet d'une triple alliance militaire soutenue et équipée par les occidentaux entre l'Ukraine, la Géorgie et la Moldavie qui toutes les trois sont:
  • Gouvernées par des régimes pro-occidentaux, russophobes et confrontés à des séparatismes régionaux (Transnisstrie, Ossétie/Abkhazie et Donbass), 
  • Des auxiliaires de l'alliance Atlantique qu'ils rêvent fébrilement d'intégrer, comme le démontre le zèle avec lequel ils participent déjà à ses exercices interalliés, 
Bien sûr, personne ne sera dupe que les forces étrangères qui pourraient éventuellement intervenir aux côtés des ukrainiens (tout comme les Sociétés Militaires Privées) ne seraient avec ces derniers que les marionnettes consommables de Washington équipées par les USA et missionnées pour prolonger et amplifier le chaos dans la région, mais tout en maintenant (certes hypocritement) la responsabilité officielle occidentaux à l'abri du Droit international et de la dynamique des alliances atlantistes.

Ceci n'étant bien sûr que mon humble avis....

Erwan Castel

Source de l'article : Russie Politics 

Etats-Unis / Russie : 

L'interminable conflit du Donbass réactivé

par Karine Bechet-Golovko

" L'échec des mécanismes mis en place par les accords de Minsk pour résoudre le conflit dans le Donbass est flagrant, ils ont permis de geler le conflit en attendant l'émergence d'une volonté politique, quelle qu'elle soit, pour faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre, à savoir vers une intégration du Donbass en Russie ou de son retour en Ukraine. En attendant, les populations restent balancées entre attente et attentats, inquiétude d'une reprise du conflit et désespoir de ne jamais le voir finir. Dans la jeune République de Donetsk, les dirigeants se disent prêts au combat. Mais pour quel combat ? Pensent-ils réellement que les Etats-Unis arrivent dans une phase de dégel du conflit sur le mode de la guerre éclaire dans le Haut-Karabagh, car la phase finale de la guerre globale pour la Russie est arrivée ? Ou bien le combat à gagner est justement celui qui se déroule maintenant, gelé et engluant. Pour quel combat la Russie est-elle prête aussi ?

Denys Pouchiline, à la tête de DNR, de déclarer ne pas exclure une attaque massive de l'armée ukrainienne contre le Donbass et d'assurer que la doctrine militaire en tient compte et prévoit une réponse. Le représentant de DNR dans le groupe de contact de déclarer que, vue l'intensification des violations des accords de Minsk par l'Ukraine ces derniers-temps, un retour à une phase chaude du conflit n'est pas exclu. En effet, en février, pour la première fois depuis juin dernier, le calibre des tirs a augmenté ainsi que leur fréquence.

Certes, l'élection de Biden redonne des ailes à l'Ukraine, engluée dans un conflit qui la dépasse, qui la détruit. Mais peut-on pour autant sérieusement attendre une véritable opération militaire atlantiste sous drapeau ukrainien ? Ici, deux scenarios sont envisageables.

Dans un premier cas, les Etats-Unis ont besoin de ce conflit gelé pour continuer à faire pression sur la Russie. Bien que les Etats-Unis dénoncent officiellement une activité déstabilisatrice de la Russie, qui serait un danger pour tous les membres et partenaires de l'OTAN, revenir alors à un scénario prioritairement militaire serait étonnant si les Etats-Unis n'envisagent pas une attaque géopolitique finale contre la Russie :

  • Tout d'abord, parce qu'il ne correspond pas à la manière dont l'Ukraine mène cette guerre. La tentative initiale d'une intervention militaire rapide s'est soldée par un échec cuisant, dont seul l'arrêt des combats avec les accords de Minsk l'a sauvée d'une défaite totale. L'implantation de "conseillers" de l'OTAN permet aujourd'hui une certaine stabilité. Ce cadeau a été possible, également parce que la Russie ne voulait pas intégrer plus que la Crimée. 
  • Ensuite, parce que l'évolution du conflit montre du côté ukrainien à la fois un discours défensif, disant toujours devoir se défendre et non pas assumer une attaque. Pour l'instant, le clan atlantiste ne peut pas se permettre une véritable guerre, avec des morts en pagaille, du sang, de la chaire brûlée. C'est trop voyant, cela sent trop fort. Les oripeaux du mythe de la démocratie triomphante n'y survivraient pas. 
  • Enfin, la technique mise en place du côté ukrainien est celle d'une guerre sale, digne d'un Etat terroriste. Dernière illustration en date : dans la petite ville martyre de Gorlovka, la voiture d'un des commandants militaires a explosé, en pleine ville, avec sa fille à bord.

Pour l'instant, la Russie hésite fortement à s'engager dans un processus juridique d'intégration du Donbass, elle digère encore sur la scène internationale la Crimée, elle apporte une "aide humanitaire" au Donbass - et en ce sens, elle ne l'abandonne pas. Cette hésitation est objectivement discutable, puisque de toute manière la situation internationale n'en serait pas aggravée, en tout cas pas pour cette raison, mais c'est le choix politique fait à ce jour par les élites dirigeantes. La Russie continue à soutenir le Donbass, à poser des pions : facilitation d'obtention de la nationalité russe, accords de reconnaissance des diplômes avec certains établissements supérieurs, etc. Et dans le combat diplomatique entre la Russie et le clan atlantiste (US /UE), la carte du Donbass est aussi une carte jouée : si vous poussez trop, on peut y penser ... Ne serait-ce que pour cela, il serait surprenant que les Etats-Unis relancent un véritable conflit, avec tous les investissements que cela comporte, pour permettre à la Russie de ne plus avoir d'hésitation ... En revanche faire couler les blessures, jusqu'à épuisement du patient, en alternant les phases de soin et d'écoulement, cette stratégie est prévue pour durer.

N'oublions pas qu'aujourd'hui, aucun des conflits en cours n'arrive à être purgé, car des négociations politiques interviennent, suspendent, font durer, dès qu'une situation peut être militairement réglée. Il serait surprenant que le Donbass fasse exception. Quel acteur en jeu aurait le courage d'une volonté étatique ?

C'est bien le deuxième cas, celui d'un dégel du conflit dans le but d'un discrédit insurmontable de la Russie, qu'il faut envisager aussi, surtout après l'intervention militaire aussi inattendue qu'efficace menée officiellement par l'Azerbaïdjan contre l'Arménie dans le Haut-Karabagh, qui a ramené la Turquie aux frontières de la Russie dans la région, Russie qui n'est pas intervenue contre cet étrange "ami" turc, membre de l'OTAN. Car si les Etats-Unis, avec le retour des Démocrates, comprennent qu'il est temps d'attaquer la Russie frontalement, que le combat pour le monde global entre dans une phase finale, le Donbass est l'angle idéal d'attaque. Une force, contre laquelle il serait problématique pour la Russie d'intervenir, comme la Turquie agissant au nom de l'Azerbaïdjan, pourrait relancer le conflit dans le Donbass. Gelé, tant que cela est nécessaire, car dans le Haut-Karabagh, les morts étaient possibles, pas de journalistes, aucun problème sanitaire : c'était le moment de la guerre. Si la Russie n'intervient pas alors militairement pour sauver le Donbass, le pouvoir en place perd le soutien de la population et le pays risque le crash avec une très faible intervention extérieure. 

Finalement pour quel combat les dirigeants de DNR se déclarent-ils prêts ? Celui qui est gelé, pas vraiment militaire mais avec des éléments armés, pas vraiment meurtriers mais avec des victimes, ce long combat qui rappelle les tranchées, mais avec une résurgence de vie, ce combat qui vide de sa substance toute vie qu'il faut gagner. Et vite. Ou le conflit décongelé, éclair, qui va mettre la Russie face à un choix stratégique qu'elle n'a pas vraiment envie de faire aujourd'hui.

Karine Bechet-Golovko

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